Faims et soifs numériques.


Les écrans, le Web, ont changé notre manière de lire, en tout cas pour ce qui concerne l'actualité. Il nous semble bizarre, par exemple, aujourd'hui de toucher, de sentir le papier d'un journal. Pareil pour la plupart des magazines qui nous font souvent regretter tous les grands arbres tombés au champ d'honneur. Restent les livres. Pour combien de temps?
La Presse, à l'œil ou par abonnement, on la lit donc en ligne. Et la multiplication des pixels aidant, même avec un gros coup de nostalgie, on voit mal comment la tendance pourrait s'inverser. D'ici à ce que nos tablettes nous offrent en prime, en odorama, le parfum de l'encre… Évidemment, cela vaut aussi pour les médias qui traitent de ce qui se boit et de ce qui se mange. La Presse classique, évidemment, mais aussi les blogs sous leur différentes formes.


Ces blogs, ils se sont multipliés à une époque, l'énergie de la jeunesse… Puis le tri s'est opéré. Plus encore en français qu'en anglais, beaucoup sont devenus des fantômes d'Internet, à parution plus qu'épisodique. Pour le reste, rares sont ceux qui offrent une ligne éditoriale lisible et étanchent notre soif de nouvelles idées. Comme dans les journaux, l'opportunisme, la mode, la bienséance (fût-elle alternative) règnent en maîtres, ça creuse souvent moins profond que la vigne. À cet égard, ce sont souvent les blogs de vignerons qui sortent du lot. Du vécu, coco…
Bref, ça ronronne, on reste généralement sur sa soif numérique. Quand ça ne s'enlise pas dans des guerres de chapelle, des politicailleries indigestes ou la logorrhée de ceux qui s'écoutent écrire.


Et là, hier, contacté par un certain "Marc Hélalie", pour la première fois depuis longtemps, j'ai franchement rigolé en lisant une nouveauté que je me suis empressé de partager. Ça a failli s'intituler La Revue des Très Grands Vins de France, mais finalement, ça s'appelle La Revue des Gros Vins de France, la RGVF, quoi. De quoi s'agit-il? D'une sorte de Gorafi pinardier, rafraîchissant et sarcastique, avec un interface très "jaja de papa", reconnaissable à son très règlementaire bordeaux triste, hérité des directeurs artistiques des années 80. Le ton, comme il se doit, est d'un sérieux digne d'un élève-journaliste de première année.


La première chronique sur laquelle je suis tombé a pour titre Les Vignegans, un nouveau courant est né en Ardèche. Un grand reportage de ce vieux briscard de Marc et la Lie en Ardèche, chez un Pierre R., néo-vigneron, "ancien manager et créatif dans la pub à Paris" qui se réveille à onze heures du matin et a visiblement trouvé de quoi affoler les dénicheurs de tendances…
"Ce sont des vignes en liberté, nous ne cherchons pas à les dompter en les taillant, à les restreindre, on laisse pousser" Enjambant ce véritable labyrinthe végétal*, Pierre pose ça et là des seaux à vendanges sous les grappes disséminées dans la parcelle: il coupe d'un coup sec la grappe qui tombe délicatement dans le sceau prévu à cet effet: 'je me refuse à toucher la grappe, j'ai décidé de ne plus intervenir'. En effet, il propose un nouveau type de vin désormais: Le vin sans intrant, sans intervention. Pierre expédie désormais des bouteilles vides, 1,5 kilo de raisin pour une bouteille, un bouchon. 'On ne peut pas parler de vin nature s'il y a intervention, quelle qu'elle soit. J'ai donc inventé ce concept pour être en accord avec moi même'. Les cavistes à Paris notamment s'arrachent ces bouteilles vides et ces grappes qui 'représentent vraiment l'esprit du vin nature, un vin nu, brut, sans aucune intervention', témoigne Mickaël, propriétaire de la cave Crus et Découvertes, rue Paul-Bert dans le 11e à Paris. 'Toutes nos bouteilles sont réservées dès les vendanges' affirme Pierre, qui aujourd'hui vit plus sereinement son métier de Vignegan, un concept ont il s'arroge la paternité, 'un mot valise qui contracte vigneron et vegan'."


Mais, heureusement, dans la RGVF, il n'y a pas que les naturistes qui se font ressemeler. On a ainsi droit à une interview d'un critique mûr, Michel Bettane, plus vraie que nature, justement. Ensuite, avec le pauvre Hubert de Bouard et le Tariquet-sans-le-nommer, on fait un poil plus dans la facilité, dans le convenu. Après, la problématique de ce genre d'affaire, c'est de pouvoir durer, se renouveler, sortir des sentiers battus. La problématique de tout blog, me direz-vous.
Longue vie, donc à La Revue des Gros Vins de France! Un seul petit bémol, cette notion d'anonymat qui me chagrine un peu, et deux petits conseils, si je puis me permettre. D'abord, d'afficher quelque part un avertissement sanitaire, bien prévenir les lecteurs les plus fragiles qu'il s'agit bien de second degré, un accident est si vite arrivé… Et puis, même si la grandeur d'un reporter ne se mesure pas en kilomètres, j'espère que Marc Hélalie évitera ce travers franchouillard qui consiste à ne pas sortir des frontières hexagonales. Enfin, ne le dérangeons pas, il m'a expliqué hier soir, en pleine conférence de rédaction, ne pas pouvoir répondre à une interview, il ne disposait en effet que de "peu de temps avant de sortir sa Une du lendemain" (je mets l'avertissement sanitaire, là, ou ça va?).


Voilà pour la blogosphère liquide. Du côté solide, ce n'est pas mieux. À coup d'invitations permanentes au restaurant et de colis-cadeaux, on fait dans "l'alimentaire". Sujet-verbe-compliment. Esprit, es-tu là? Ben pas souvent…
Difficile de se nourrir, donc, entre attaché(e)s de Presse pris(e)s d'une soudaine faim d'écriture et blogueuses-gadget, filles de pub à la solde de l'Internationale de la Malbouffe, jamais en retard d'un communiqué de Presse. L'ennui est aussi profond que les connaissances sont superficielles.
Pourtant, je sens venir un truc. En cours d'accouchement, pondu par une de mes appétissantes clientes de l'été en Minervois, Marie Dallard (ci-dessus). Performeuse déjantée et mangeuse jouissive, elle va nous donner des "cours de cuisine", version Scopitone. Ne serait-ce que pour montrer à quel point elle déteste ce que la télévision a fait de la cuisine. Le (futur) blog s'intitule joliment Et si on se léchait les doigts?


Pour l'instant, Marie, la maîtresse de table, ne nous sert que ses amuse-bouches, à l'image du texte ci-dessus. Contrairement à Marc Hélalie, ce ne sont pas ses conférences de rédaction qui l'accaparent mais l'installation inaugurée jeudi prochain à Toulouse**. Elle nous livre aussi en exclusivité, pour calmer notre faim numérique, une de ses nouvelles recettes (ci-dessous), du genre auquel on n'aura jamais droit dans les pitoyables émissions de gastro-réalité***: "moulage de mon corps, gelée de foie gras sauce figue comme une sauce barbecue, jambon de coche". Bon appétit si vous êtes à table…




* Je ne suis pas vraiment pour l'épilation intégrale, mais dans le genre fétichisme du poil, l'image d'illustration de ce grand reportage de la RGVF en Ardèche m'a irrésistiblement fait penser à deux photos (ci-dessous) arrivées ces dernières heures dans ma boîte mail, une de Bordeaux, l'autre du Minervois. On y voyait des vignes pas encore vendangées qui auraient plu à notre Vignegan, des vignes de vignerons sûrement "tendance" chez "Mickaël, propriétaire de la cave Crus et Découvertes, rue Paul-Bert dans le 11e à Paris". J'avais d'ailleurs goûté cet été le jus de l'une d'elles, je comprends mieux ma réaction de mauvaise humeur en le recrachant…


** L'installation de Marie Dallard s'intitule Du bout des doigts, ce sera à l'Aquarium 42, à Toulouse (affiche ci-dessous).
*** La gastro-réalité, et ses chefs pour accros de la boîte-à-cons, j'en causais ici, , ou encore .






Commentaires

  1. Le mec a de l'esprit. J'ai bien ri en lisant le premier (vignegan) et puis de mons en moins jusqu'à celui de ce matin, pas drôle du tout. C'est déjà fini, tu crois ?

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    1. J'ai aussi une "une" à faire, mais j'ai bien pris le temps de me gondoler... Évidemment c'est plus facile de faire du vin sans toucher ni à la vigne et encore moins au raisin : cela s'appelle un "miracle de la nature". Comme pour les bébés, pas besoin de faire l'amour !

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    2. Heureusement qu'il reste le bon vivant pour se taper une tranche de franche rigolade bloguesque!

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    3. Je ne sais pas si "le bon vivant" comme tu l'appelles, Nicolas, a le droit de faire dans dans le comique troupier. Il est un peu comme toi en mission commandée. Et on ne rigole pas avec ça…

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    4. Au fait, Olif, je viens de voir que tu avais perdu ton "pari" l'affaire Bain: http://bonvivantetplus.blogspot.com.es/2015/09/pendant-que-jy-pense-28.html

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    5. Si si, c'est bien son nom. C'est écrit juste à côté de sa photo.
      Et, à mon avis, sur son blog, il écrit bien de ce qu'il veut, de la façon dont ça lui chante. Même s'il préfère, et de loin, cirer les pompes à son boss et à cousin Hub. Alors, le cas Bain, il l'effleure. Et ça ne lui donne même pas envie de s'énerver. Je n'ose imaginer sa réaction s'il s'était agi de Dagueneau...

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