Vive le menu du jour !


Cela fait partie des nombreuses prédictions de Ferran Adrià, qui, quand il n'empoisonne pas les gens, philosophe sur le futur de la cuisine mondiale. Selon le chef d'El Bulli (qui réouvrira peut-être un jour), au restaurant, "le menu du jour est mort". La prophétie en question date de 2009, avait été largement reprise par la Presse espagnole et ne s'est évidemment pas réalisée. Heureusement!


Quel bonheur de le constater la semaine dernière encore dans un des plus célèbres ports de pêche de la Méditerranée ibère, à Palamós, épicentre médiatique de la gamba roja. Il est quatorze heures (l'heure de déjeuner, donc), vous avez raisonnablement faim, il s'agit donc de vous sustenter, sans faire bombance mais en y prenant une indispensable dose de plaisir.


Palamós, j'ai une adresse, sûrement une des meilleures des parages. À deux pas du port, justement, il suffit de grimper dans une des ruelles proches de la mairie. La Menta, chez Roger et Agathe Cocaparros, de la cuisine d'étoilé en espadrilles*. Et justement, chaque jour, aux fourneaux, Roger invente un menu du jour. Au fourneaux, et surtout plus tôt, le matin, à la criée: "ce qui m'amuse avec le menu du jour, m'explique-t-il, c'est qu'il est pour moi l'occasion de m'évader de la carte de saison forcément plus rigide et de travailler des poissons délaissés qu'on trouve à foison au retour de la pêche, et pour pas grand chose". Évidemment, c'est un peu plus de travail que de déballer des filets surgelés, mais dans l'assiette, le résultat est là.


Pour seize euros et cinquante centimes, vous vous régalez. Ce matin, à la criée de Palamós, il y avait des bonites, ce qu'il faut de "soupe" de roche, et, comble du vulgaire de bon goût, des merluchons d'une taille loin d'être ridicule. Ajoutez à cela de la gorge de bon cochon, les excellents légumes des environs (je vous en avais parlé ici), exceptionnels même au regard de la médiocrité monsantiste espagnole et l'imparable tour de main de Roger, cuisinier qui a la lubie surannée de cuisiner, vous voici à la table d'un "festin ordinaire".


Le tataki de bonite est d'une exquise fraîcheur, de jeunes poireaux du jardin arrivés en renfort me donnent des envies (passagères…) de végétarisme, la fideuà gorgée de toutes les saveurs de la mer** est exemplaire, le suquet de merluchon, habilement posé sur une purée fine, remarquable.
Que demande le peuple? Seize euros et cinquante centimes, certes, c'est plus cher que le menu ouvrier de jadis, mais que voulez-vous, le progrès aidant (et notamment celui du pousse-caddie grâce auquel on préfère les prolétaires d'ailleurs…), il n'y a plus d'ouvriers, il faut faire avec. Plus sérieusement, à ce prix, manger du poisson frais, local, c'est un cadeau. Trouvez-moi ça à deux cents mètres de la mer de l'autre côté de la frontière, et j'offre le vin!


Le vin, tiens, ça aussi, c'est un des plaisirs de La Menta. Une carte courte mais gorgée d'envies, de vins délicieux qui ne se la pètent pas, dans tous les styles, et évidemment à des tarifs qui évitent ce travers français de prendre, au restaurant, le buveur pour une vache-à-lait. Là, au bord de la Méditerranée, on avait envie d'Atlantique, pour se remettre d'aplomb après une soirée chez Biquet. Merci les Riouspeyroux pour cet élixir de jouvence! Notons que sans l'option bouteille, on vous vous sert le coup de rouge ou de blanc, de l'eau même pour les abstèmes. 


Je n'aime pas plus que ça faire ma sucrée, mais dans ce menu à seize euros et cinquante centimes, il y a aussi des desserts à l'image de ce lingot de citron et meringue, ou cette omelette-surprise au chocolat. Le tout avec la douceur d'Agathe qui nimbe ce lieu de gentillesse.
"What else ?" comme on dit chez Nespresso, mais pas dans ce restaurant où l'on sert du vrai café…





* On en parlait ici, à ses tous débuts, et je sais que vous avez déjà été nombreux à vous y régaler sur mes traces.
** Important, ça, le bouillon, le fumet. Un riz ou une fideuà ne tiennent qu'à ça. Fuyez les paellas à étages, bouillies, couvertes d'une épaisse couche de mariscos généralement surgelés, laissez ça aux appareils photo des touristes. Tout est dans le goût, pas dans l'apparence.


Commentaires

  1. un petit cadeau sur la marketing du vin: http://www.lesoir.be/1252250/article/victoire/gouts/2016-06-28/vin-se-reinvente-pour-rivaliser-avec-mojito-cet-ete

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    1. Oui, j'avais vu ça, et commenté de la façon suivante:
      "quand le panurgisme des petits génies du marketinge n'a d'égal que celui des moutons de la "Presse"".

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    2. Mais tout cela nous éloigne de l'excellente carte des vins de La Menta.

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