À l'Ouest, tout de nouveau.


On venait de se battre avec une de ces trouvailles catalanes sur lesquelles s'émerveillent les diseurs de bonne aventure appointés. Oh, pas un vin détestable! Juste un de ces trucs qu'on n'a pas envie de boire, dont la bouteille restera ad vitam æternam à moitié ou aux trois-quarts pleine, jusqu'au jour où l'envie d'une daube voire un évier compatissant…
C'était pourtant un cépage qu'on aime bien, du morenillo, qui donne, même sur les terres brûlées par l'air méditerranéen de Terra Alta, des rouges allègres, sans lourdeur. Mais là, ça ne fonctionnait pas. Des arômes cuits, et cette pointe acétique (le mot poli pour ne pas dire vinaigré), peut-être accentuée par cette vinification en amphore* mise en avant par l'étiquette de façon un peu tapageuse, ostentatoire. Peut-être pour faire oublier qu'il était produit à une poignée de kilomètres d'une des pires centrales nucléaires d'Espagne, celle d'Ascó, coincée entre Terra Alta et Priorat, qui finit de polluer ce qui peut l'être encore de l'Èbre, à quelques kilomètres de son delta.


Donc, alors qu'arrivait la blanquette de veau à l'ancienne (juste liée à l'œuf et à la crème fraîche sur un bouillon réduit), on a calé. On comprenait bien l'intention marketing, le discours commercial qui allait avec, mais dans le verre, ça ne faisait pas la maille. Impossible d'aller plus loin.
Puis est arrivée la seconde bouteille qui s'est imposée comme une évidence. Pas de blabla identitaire, d'amphore et tutti quanti, juste du vin, pur net et précis. Du vin dont le contenant semble à tous trop petit, avec lequel on se chamaille le dernier verre, la dernière goutte. Du plaisir liquide.


Cette bouteille est une vieille connaissance. il y a un bout de temps, nous en avions sifflé un magnum en deux temps trois mouvements. Il nous a été révélé par le plus lyonnais des Portugais, Georges Dos Santos, Georges Five, le frapadingue de la rue du Bœuf, caviste, bistrotier, spécialiste international des vins rares et/ou bizarres. Dans la bouteille, comme l'indique l'étiquette de ce 2012, c'est du bastardo.
Là encore une vieille connaissance que ce cépage étrange dont l'origine hésite entre le Sud-Ouest de la France et le Jura. Car ceux qui ont lu ça connaissent son petit nom: trousseau. Ce trousseau franc-comtois qui, selon la génétique, serait en fait un croisement du duras gaillacois et du petit-verdot bordelais, avec surtout le savagnin en toile de fond (qui lui aussi a largement essaimé dans le Sud-Ouest). Ce trousseau, tréjean, "gros-cabernet" ou figou dans le Sud-Ouest dont on trouve environ cent soixante-dix hectares en France (une grosse centaine dans le Jura) mais qui sous ses autres noms, bastardo (Portugal, Chypre, Espagne, Australie, Californie, Afrique du Sud, Argentine), merenzao (Espagne), maría-ordoña (Espagne) a colonisé différents vignobles de la planète. 

Du trousseau/bastardo, on en trouve en quantité, en tout cas plus qu'en France, en Australie, en Afrique du Sud, et aux États-Unis. Pourtant, sa terre d'élection est sans conteste le Portugal, où il est implanté dans tout le pays. Selon les derniers chiffres officiels, il y couvre au total 1218 hectares, soit sept fois plus que dans toute la France. Il est d'ailleurs classé comme un des "très bons cépages noirs" pour l'élaboration du porto.
Pour ce qui est des vins secs, le trousseau/bastardo a longtemps eu moins bonne Presse. Triomphant au XVIIIe siècle, il a peu a peu été abandonné du fait de sa maturité trop précoce et de sa couleur trop faible. Le collectif Conceito ("Concept" en portugais) auquel on doit ce vin est installé dans la partie orientale du Douro, à la frontière espagnole, à Vila Nova de Foz Côa (ci-dessus), au bord du Côa, un affluent du Douro. Il s'agit de vignes de moyenne altitude (300-400 mètres) hérités des nombreux petits domaines familiaux installés dans la région, connue aussi pour ses oliveraies, ses amanderaies et ses gravures préhistoriques à ciel ouvert, classées au Patrimoine mondial de l'Humanité.


La cuvée dont il est question aujourd'hui est vinifiée par une œnologue locale, Rita Ferreira Marques (ci-dessous), technique mais pas techno, une pro, quoi! Un vin à la fois frais, digeste et mûr, sans aucune verdeur, sans le côté raide qui le caractérise parfois dans le Jura. Un vin d'équilibre aux arômes de griotte et de poivre blanc, entre pinot et gamay, élégant et, disons-le tout net, beaucoup trop facilement buvable! Avec des zigotos comme moi (ou comme Georges), comptez un magnum par tête…
Pour le tarif, évidemment, ce n'est pas donné-donné vue la vitesse à laquelle on le descend, même si le rapport prix-plaisir demeure épatant, un peu moins de vingt euros en moyenne.


Pour en revenir au point de départ, certains objecteront, il n'auront pas complètement tort, que je suis injuste de comparer ce genre de jus dont l'harmonie est forgée par l'Atlantique avec les vins catalans. C'est vrai qu'il y a une part de fatalité climatique, et il y a peu de raisons, compte-tenu des bouleversement en cours, que ça s'arrange. Le quart Nord-est de la Péninsule ibérique, on le sait désormais, est de loin le plus apte à produire des rouges d'aujourd'hui, équilibrés, dynamiques, élégants. Ça vaut pour une partie du Portugal, terre de grande tradition viti-vinicole, mais aussi pour la Galice, un partie du León, Madrid, la Navarre ou évidemment la Rioja.
Pour autant, je reste persuadé qu'il n'y a pas que ça, je crois que ces pays sentent le vin, qu'on y est un peu moins sensible aux modes et aux gadgets, qu'il y existe encore une vrai rapport à la terre, qu'on agite moins de drapeaux mais qu'on y a l'identité chevillée au corps. Qu'aux vins d'opportunistes**, on préfère ceux qui te regardent dans les yeux.
À cela s'ajoute ce professionnalisme évoqué plus haut, une tradition (même si je n'aime pas ce mot) sur lesquels, en élaguant, peuvent s'appuyer ceux qui veulent aller de l'avant, parfois en revenant aux racines comme avec ce trousseau/bastardo.
Bref, cet exquis rouge portugais nous rappelle une fois encore qu'en Espagne, si l'on veut s'amuser à découvrir, si l'on veut s'étonner, c'est à l'Ouest, que tout est nouveau.




* J'avais évoqué ce problème à propos du déclassement du second vin de Pontet-Canet, lui aussi vinifié en amphore. Selon une étude de Raphaël Maye, héritier de cette grande famille de vignerons suisses, cette intéressante technique peut facilement faire monter l'acidité volatile, de 0,2g/l en moyenne, ce que tous les vins n'encaissent pas de la même manière. Ce qui n'empêche qu'il existe de grandioses vins d'amphore, tel le trousseau jurassien de Tissot.
** À cet égard, on m'a encore récemment raconté une vilaine histoire à propos de l'ingratitude de deux starlettes du vin catalan branché, pleines de bouche mais un peu oublieuses de ceux qui les avaient aidés à leurs débuts. Et plus intéressées par le fric que par les principes dans lesquelles elles se drapent.


Commentaires

  1. Ce qui m'étonne dans toute cette histoire, Vincent, c'est le lien que certains font - correct d'ailleurs - avec la vallée du Douro où pourtant le cépage n'a pas une grande importance (et souffre de mauvaise réputation en plus). Mais par contre, on n'en parle guère plus bas vers le sud et, pour illustrer ton propos, plus à l'ouest dans l'Atlantique, dans l'île de Madère. Plus bas car la grande maison (taille mais aussi qualité dans de nombreuses cuvées) José-Maria da Fonseca produisait un excellent vin muté rouge pâle appelé "Bastardinho", arraché en 1983 pour cause de vétusté (mais on parle de replantation), près d'Azeitao. Et on trouve encore des Madère de Bastardo. Mais un doute existe sur la similitude entre le Bastardo madérence et ton Jurassien. Fais-nous plus ce genre d'articles, on les "like"!

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    1. Je n'ai pas compris le début, Luc. Qui est étonné, et par quoi? Pour info, même s'il a connu une traversée du désert, ce cépage, comme je le précise, est à nouveau classé "très bon cépage noir" pour l'élaboration du porto.
      Concernant la similitude génétique entre bastardo/bastardinho/merenzao/trousseau, il n'y a aucun doute si ce n'est les habituelles variations qu'on observe sur le même cépage au sein d'un même vignoble.
      Quoiqu'il en soit, l'intelligence et la précision du travail de Rita Marques est remarquable, une vraie œnologue d'aujourd'hui. Pour ce qui est du vin, le résultat est époustouflant, on en boirait des seaux.

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    2. A ma connaissance, il existe bien un doute quant à la similitude entre ce qu'on appelle Bastardo à Madère et ailleurs au Portugal. Pour les autres synonymes, les ADN ont parlé, nous lisons les mêmes informations.
      L'étonné du début, c'est moi. J'ai parcouru le Douro de Rega jusqu'à la frontière espagnole, dans tous les sens et dans toutes les vallées transverses, avec tout ce que cette région comptait de gens compétents (Portugais, Allemands, Suédois, groupe Symington et autres, même deux Belges). Jamais on ne m'a montré une grape de bastardo, jamais on ne m'en a parlé en termes élogieux. Bien plus, comme expliqué, à Setubal, il a été arraché larga manu. Tout cela, c'était entre 1991 et 2004 (j'suis un vieux con). Depuis lors, cela a pu changer et je suis tout surpris de l'appréciation favorable qui en ressort. Ce n'est pas la valeur elle-même du cépage qui m'étonne - regarde le cinsault ou l'Alicante-Bouschet qui connaissent la même évolution - mais bien le revirement dans l'opinion. Tant mieux.
      Comme je te sens "sensible" ces temps-ci, je te laisse à ton absorption de seaux entiers! Ne te rends pas malade. Et si tu veux me faire plaisir, admire la vigneronne en Mme Marques. Le fait qu'elle soit oenologue doit être un lourd handicap pour elle ! (petit Lol)

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    3. Je pense que si on avait un peu plus d'œnologues comme elle en France à la place de babs pétardo-mystiques, les vins se porteraient mieux.
      Pour ce qui est du bastardo, il n'y en a pas que dans le Douro. On en trouve énormément au nord, vers la Galice où il est aussi implanté, et au centre.

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    4. ultra like, là

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