"Ça, c'est le vin!" (le premier bistrot de Catalogne)


Le vin, c’est un sourire, c'est un poème, c’est une passante qui vous dit bonjour, un inconnu qui trinque,  c'est une caresse, un cri, un orgasme, pourquoi pas. Le vin, enfant de l'amour, de la sueur et du vent,  est un partage.
Ça, ces banalités d'après-boire, dans le vrai, l’authentique monde du vin, loin de ses paradis artificiels (qui ressemblent plus souvent à des “cauchemars climatisés”), loin des bouteilles qui sentent l’argent (défaut encore plus rédhibitoire que le goût de bouchon), tout le monde le sait. Mais le savoir, bien sûr, nécessite de longues études, chronophages, dispendieuses; lire tant de livres pour apprendre ensuite à en jeter les trois-quarts, faire ce long chemin vers l'humilité (bande-son Jean Gabin, Je sais), découvrir que les Masters of Wine (quelle outrecuidance!) n'existent pas ou plutôt si, mais pas du tout là où l'on croyait les rencontrer, qu'ils exercent en réalité tels les anges de Wenders sur le coin de zincs patiemment usés ou dans des caves secrètes dont les portes, minuscules, ne s'offrent qu'au regard des esprits purs, enfantins.

Carlos Orta Cimas, le premier Master of Wine espagnol (je vous parlerai un jour du second, Alvaro Girón Sierra), explique que "l'on ne comprend rien au vin tant qu'on n'est pas allé se saouler avec un vigneron". Je reviendrai, le jour venu, sur son valeureux, brillant parcours qui, des quartiers bourgeois de Barcelone au fantasmatique Villa Más en passant par les platines d'Ibiza, ne l'a conduit, sur les ailes du désir (on y revient…), que là où il souhaitait aller. Carlos, surnommé par ses amis le "Catalan bourguignon" à cause de son amour et de sa connaissance de chacun des endroits où il fait bon être entre Mâcon et Auxerre, est une sorte de Che Guevara du vin ibère (regardez la gueule, ci-dessus…). Il a donc décidé d'enrichir son prestigieux CV d'un nouveau projet, d'un projet fou: ouvrir le premier bar à vin de Catalogne.


À ce stade de la discussion, j'en connais, des procéduriers, j'ai même envie de dire des enculeurs de mouche qui, l'air pincé, feront deux objections:
1°) pourquoi tant d'emphase, en quoi s'agit-il d'un projet fou que d'ouvrir un bar à vin en Catalogne?
2°) De nombreux lieux permettent déjà de boire du vin partout à Barcelone et en Catalogne, non?
Objections auxquelles je me fait un plaisir de répondre:
1°) un projet "fou" parce que l'on ne boit presque plus de vin en Espagne,  les derniers chiffres de consommation pour 2011, provisoires et je l'espère pas définitifs, sont catastrophiques; on boirait désormais presque deux fois moins de vin dans ce pays qu'en Grande-Bretagne, cinq fois moins qu'en France! Et, dans ce contexte, la Catalogne n'est pas vraiment une région où l'on sent une envie de faire remonter la moyenne.
2°) Oui, il existe des restaurant, éventuellement des bars, plus ou moins centrés sur le vin à Barcelone et en Catalogne. Mais comment dire?… Je n'en ai jamais vu aucun où l'on sorte de ce conformisme que j'évoquais il y a quelques jours à propos du Mondovino espagnol, aucun où l'on fasse preuve d'originalité, où l'on exprime ses idées, sa vision du vin, aucun où le sourire ne se monnaye pas… Bref, aucun où chante l'Âme du Vin.

Si, depuis le temps que durait le teasing sur l'ouverture de ce premier bar à vin catalan, je crois aussi en Carlos Orta, c'est que, pour s'y connaître en vin, il faut, comme lui, s'y connaître en hommes, en humain. Car, qu'est-ce qu'un bistrot sans son patron, quelqu'un avec son avis, son caractère, ses sentiments. Pour que le projet prenne corps et aboutisse, il fallait que le Catalan bourguignon trouve son alter ego, celui qui veille à ce que l'Âme du Vin chante dans les verres de ce lieu. Et ce garçon, sans lequel, le projet n'aurait pas existé, c'est Roger Viusà, formé chez Roca et ex-sommelier du Moo, à l'hôtel Omm de Barcelone. Un sommelier, donc, mais Roger est la délicatesse incarnée, le contraire de ces sommeliers à grosses godasses, de ces besogneux binoclards et gauches (vous allez croire que je pense toujours au même…), tellement drôles et conviviaux qu’ils auraient même dégoûté Antoine Blondin de boire du vin!


Depuis une poignée de jours, c'est donc une réalité, le premier bar à vin catalan a ouvert ses portes. Tant pis pour les pijos et autres pissa-pins barcelonais, ça se passe à Gérone (ce qui est au passage une bonne nouvelle pour les Français…). Le nom (que Carlos m'avait glissé dans l'oreille lors de notre dernière visite à Villa Más) est d'une simplicité biblique: Plaça del Vi, 7, éponyme de l'adresse. Plaça del Vi, place du vin, tout le monde a compris, on pouvait difficilement faire mieux d'autant que cet endroit est une des portes d'entrée vers le Gérone historique, aussi charmant que ses banlieues sont sordides; les happy-few qui parlent catalan se régaleront en outre du jeu de mot offert par cette adresse-enseigne, le chiffre sept qui s'écrit set dans la langue locale signifie également "soif". Tout un programme!

La carte (liquide) construite par Carlos & Roger est bien sûr conforme à ce programme: on est là pour boire, pas pour "faire banquette" comme dans ces endroits chics où l'on trompe l'ennui en lisant le journal tout en évitant d'inhaler les effluves du brushing tout frais de sa voisine. Alors bien, sûr, moi, personnellement, je ne suis pas forcément d'accord avec tous leurs choix (un poil trop "nature" à mon goût), mais c'est exactement ça, le luxe à Plaça del Vi: ils ont fait des choix, ils ont mis en avant leurs propres goûts ou leurs envies du moment. Ils n'ont pas récité cette sempiternelle carte des vins, avec ses 50 "références incontournables", qu'on trouve quasiment partout ici et qui m'évoque le menu touristique franquiste de l'époque (gazpacho sangria paella) qu'on était censé manger midi et soir, de Salou à Vigo. Voila bien l'essentiel! Ici, on prend du temps à lire la carte, à "picorer"; on glisse d'un Orthogneiss de "Guy & Fred" à un frappato de Cos, les champagnes de vignerons agaceraient Robert Joseph (cheese, c'est de l'humour gaulois, cher Robert!), on boit à trop grosses gorgées un beaune 1er Cru Les Teurons 2004 (29€ TTC) de Rossignol-Changarnier, on se fignole même, tel un seigneur andalou, au fino N°27 d'Equipo Navazos, ce qui est quand même un exploit à Gérone où on a le béret (catalan) près du casque… Évoquons également les prix qui sont les mêmes qu'à Villa Más, ce qui signifie que vous vous retrouvez parfois avec des bouteilles moins chères sur table que chez certains cavistes.


Évidemment, dans un vrai bistrot, on ne fait pas que boire, surtout que vu l'ambiance et l'offre, on a vite tendance à siffler en deux-trois heures ce qu'un Barcelonais de l'Eixample sirote en un an! Et à plus forte raison quand on est arrivé là avec Ivo Pagès, le Pirata de Cadaqués… La cuisine est une version bistrot de celle de Villa Más, d'autant plus qu'un autre Roger (dont nous aurons à re-parler, de lui et de sa pétillante fiancée Agathe), second de Villa Más, est ici pour lancer les fourneaux; même fournisseurs, en particulier au niveau des exceptionnels produits de la mer, mais en travaillant des variétés moins recherchées, donc moins coûteuses. À titre d'exemple, les estimables gambas de Palamós répondent présent, mais dans un calibre inférieur (ce qui n'empêche pas une cuisson idéale), tandis que le précieux ris aux gambas du restaurant de S'Agaró est remplacé par un joli riz noir au Carnaroli. En tout cas, par le naturel de ce dont on se régale, Plaça del Vi, 7 prouve et ça me réjouit, que ce n'est pas parce qu'on s'attable en Catalogne et à plus forte raison en Ampurdán qu'on est obligé de manger chimique.

Je ne vais pas faire mon bonhomme Michelin, mais il faut bien toucher un mot de la déco. Tout n'est pas encore terminée, mais l'idée, justement, est de ne pas faire de déco, de la jouer simple, ce qui est d'autant plus facile que le local avait un "bon fond) avec notamment un sol en carreaux de ciment intact. Clin d'œil à la stammtish de l'entrée où l'on s'assied les uns à la suite des autres, comme ça vient (c'est là que j'ai eu la chance d'entendre de la bouche de Fredi, le dernier sommelier de l'ancien Bulli qu'il n'avait rien à voir de près ni de loin avec la honteuse carte des vins pay-to-play de Tickets). Bravo à l'éclairage, cosy, du coup, contrairement à l'esprit "hall-de-gare" si prisé par les décorateurs du coin, on en vient vite à échanger avec ces voisins (ce qui est rare ici!); à propos d'éclairage, j'ai adoré les appliques murales façon hôtel de Simon Templar dans Le Saint. Quant au quartier, je l'ai écrit plus haut, c'est une brochette de Monuments historiques. 
Ma conclusion prend donc la forme d'un souhait: que d'autres, Malena, Marc, Benoît, Christophe, etc… emboîtent le pas à Carlos et Roger, que fleurissent partout en Catalogne (et ailleurs!) de vrais bars à vins, de vrais bistrots qui feront tellement plus pour le vin que tous les Wine & Spirit Education Trust du Monde. Bref, que les premiers ne soient pas les derniers!



Plaça del Vi 7 : Plaça de vi, 7 17004 Girona (GI).
Tél. : +34 972 215 604.

Commentaires

  1. Mais dis donc Vincent , et Benoît Vallée et l'Anima Del vi, ce n'est pas un bar à vins en activité à Barcelone ça ????
    Quoi qu'il en soit, ça donne envie de pousser jusqu'à Gérone comme je poussais jusqu'à Cadaquès pendant mes années étudiantes et montpellieraines......
    Vincent W.

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  2. Hola Vincent!
    Non, L'Anima del vi est une boutique. http://www.lanimadelvi.com/ J'évoque d'ailleurs Benoît à la fin de l'article parce qu'il aimerait bien lui aussi à son tour ouvrir un bistrot.

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  3. Dominique ROUJOU DE BOUBEE16 janvier 2012 à 17:58

    Il faudra donc qu'on aille découvrir tout ça.
    L'année dernière, au concours de dégustation "cata por pareja", Roger m'avait effectivement évoqué son nouveau projet, qui n'avait pas de nom, juste une adresse, rue "plaça del vi" (un nom évidemment prédestiné) sans me dire à l'époque que Carlos Orta était derrière tout ça.
    Quelle belle aventure, j'en ai l'eau à la bouche :P

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  4. Tu as raison, Dominique, ça fait un bout de temps que ça traîne d'où ce terme de "teasing" employé au début de l'article. L'endroit a été ouvert la semaine dernière dans la plus grande discrétion, les cadres ne sont même pas encore accrochés au mur et Carlos veut rôder l'endroit avant d'en parler. Mais, je peux t'assurer qu'au vu des quelques heures que nous y avons passées vendredi, ça roule, on devrait être au Plaça del Vi dans l'aristocratie de la "bistroterie". Vivement le TGV!

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  5. Enfin une bonne adresse ! Je séjourne à Bégur tous les étés, désespérant trouver ce genre d'endroit. Une idée des prix ?

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  6. Pour ce qui est des prix, Alain, je l'ai dit, les vins sont très peu chers, notamment les bourgogne où l'on se régale par exemple avec un Roulot à 18€. Pour ce qu'il mange, il y a un gentil menu à 16,5 €. Mais ensuite, on peut se lâcher avec des produits plus fous donc plus chers; à titre d'exemple, le plat (bien servi, pas comme dans un gastro!) de petites gambas+carpaccio de gambas est à 16 €. Ça me fait penser que j'ai oublié de mentionner dans l'article les fantastiques anchois de Cantabrie, les mêmes qu'à Villa Más.

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  7. Christophe Brunet17 janvier 2012 à 22:54

    Villamas est un délice, on a envie d'y passer des jours et de boire toute la carte.
    Je suis impatient de découvrir ce nouveau lieu de Carlos & Roger. Bravo pour ce bel article !!

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  8. Bon à savoir, je fais une halte à Girona 3-4 fois par an...

    Et comparé au Monvínic?

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    1. Strictement rien à voir, Mike, on est là dans un lieu de convivialité, un authentique bistrot centré sur le plaisir, avec une vision "latine" du vin et une ambiance décontractée; à monvínic, les bouteilles sont surtout choisies en fonction de leurs notes (Parker, WS, Robinson, etc…), à Plaça del Vi 7, ça se fait au goût. Pour simplifier, disons qu'il y en a un (mv) pour voir (ou se faire voir) et l'autre (PdV7) pour boire.

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    2. Je me rends compte, Mike, que je n'ai pas parlé de la cuisine. Là aussi, l'optique est opposée; Sergi de Meia a désormais plus "la tête dans les étoiles", il a tendance à aseptiser et à sophistiquer tout en sur-catalanisant ses choix (quitte à se priver des meilleurs produits espagnols); Carlos Orta est très concentré sur la matière première (il faut manger au Villa Mas pour s'en rendre compte): de la marée des pêcheurs de Palamos à la viande de Galice en passant par le cochon qui lui vient d'Els Casals, on est, sous une allure de décontraction, très très pointu.

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    3. Par ailleurs, pour ceux qui ne connaitraient pas, j'ajoute un lien vers l'excellent blog de Mike Tommasi: http://www.thewineblog.fr/

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  9. LOL merci Vincent. Malheureusement je ne suis pas aussi régulier que Martin sur le blog... En tous cas, grâce à toi, j'ai très envie d'essayer la Plaça del Ví ; tout en continuant à visiter l'adresse à Barna, que j'aime beaucoup!
    bravo pour le blog

    Mike

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  10. Genial ce blog, Je suis enchanté de faire ta connaissance dès que tu le pourras.
    Installé en ESPAGNE depuis déja 10 ans, j'ai Hate de faire un tour par Girone, pour aller voir carlos et Roger que je connais bien d'ailleur.

    Enchanté et mercim pour ton Blog

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