La paella des bougnoules.


Le port en question, vous l'avez déjà vu en photo. C'était la semaine dernière, quand on est allé (bien) manger chez les riches. C'est tendance de dire "chez les riches", ça pose son homme, ça vous donne un côté rebelle, mélenchonolepéniste, et vous voilà, le chauffage réglé à 21°C, devant votre télé à écran plat, comme un guevariste contemporain, un révolutionnaire en culottes courtes.
Le populisme, rehaussé d'une pointe de souverainisme, demeure une valeur sûre en temps de crise, son langage en tout cas: les riches, les pauvres, les patrons, le Capital… Dommage qu'il n'y ait plus d'ouvriers, sinon on se croirait en plein XIXe, dans un bouquin de Zola.


Sur le port, justement, des ouvriers, des travailleurs, il y en a. À la pelle. Tellement que je me demande même s'ils sont tous déclarés. Les costauds qui grimpent sur les bateaux, ceux qui débarquent les caisses de poisson, les mareyeurs puro au bec, les marocains ça rime avec petites-mains, les vieux qui reprisent le filet sur les trottoirs, devant l'entrée… C'est beau, un port, ça vit.


Et comme toujours, quand ça vit, au milieu se trouve un rade. Je ne sais pas exactement si on reconnait un endroit qui vit au fait qu'on y trouve un/des bistrot/s, ce qui est sûr, c'est que quand il n'y en a plus, c'est mort, les rats ont quitté le navire.
Là, coincé entre deux quais encombrés de bateaux, le rade s'appelle El Vaixell. "Le Vaisseau", ça a de la gueule. Il n'est pas si moche que ça, le bouclard, d'ailleurs. Et ma toute petite expérience nautique me dit qu'il y a des jours, au retour, quand ça a un peu tabassé, que les emmerdes étaient au rendez-vous, où certains ont du trouver qu'El Vaixell, c'était le plus bel endroit sur terre. "Vomir la mer pour de nouveau supporter la terre" me dit souvent mon pote L'Amiral, grand marin devant L'Éternel…


L'Amiral, quand tu daigneras revenir en Catalogne, par mer ou par terre, je t'emmènerai au Vaixell. Oui, je sais, ce sont des naufrageurs, des plaisanciers. Ne t'inquiète pas, là, sur le port de pêche de Vilanova, pas de hors-bords aux banquettes de skaï blanc et de solariums flottants pour décolorées, on travaille, ça bosse, lis, je l'ai écrit plus haut. De toute façon, on est plus en Andalousie qu'en Catalogne, tends l'oreille malgré la musique qui gueule un peu fort, écoute l'accent aux tables d'à-côté, ça mange les fins de mots, on se croirait à l'autre bout de l'Espagne. Et la musique, tu l'as entendue, la musique dans le rade? José Mercé, le gitan de Jerez.


Donc, c'est clair, ici, on est chez les bougnoules, chez les immigrés de cette espèce de "sous-race" désordonnée que décrivait, avant que la corruption ne le rattrape, Jordi Pujol, le maître à penser du nationalisme catalan. Ce sont eux, ces Andalous coriaces, ces durs-à-cuire qui ont fait de ce port de pêche le premier de Catalogne. Ceux qui sont restés, parce que certains, comme nous le rappelle notre voisin de tablée qui lui aussi a l'accent, sont partis à Sète (ça te rappelle des souvenirs, hein, L'Amiral?), à Port-La-Nouvelle et Port-Vendres, à cause de la Guerre civile.
Les gens sont gentils au Vaixell. Comme à La Línea de la Concepción. Un peu bourrus au début, étonnés sûrement que l'on vienne se perdre ici dans la zone portuaire plutôt que d'aller admirer la déco de merde en plastique bleu et blanc et les menus multilingues des restaurants du front de mer. Le mieux, c'est d'arriver trop tôt comme des franchutes, ça fait désordre. L'apéro peut se prendre dehors, devant les bateaux, ou au bar, plus couleur locale. À propos de couleur locale, on y vend de la bulle très locale, rien à voir avec les merdes dont je parlais hier, du Clos Lentiscus mûri sur le Garraf voisin, la roteuse à dix-huit euros sur table. Ce n'est pas la pire façon d'attaquer le pica-pica. Surtout que L'Amiral s'est mis à aimer la bulle…


Pour le solide, c'est bien de lire le menu mais comme d'habitude, c'est encore mieux de demander ce qu'il y a. La criée est à cent vingt mètres sur le quai. Supers calamars et une paella d'abuela, couronnée d'un homard qui passait par là. Cuisson du riz impeccable, encore ferme, de qualité. C'est un peu gras évidemment, mais on est en Andalousie ou pas? Je sais que ça ne te fais pas peur, L'Amiral.
Et puis que veux-tu, l'Espagne n'est pas toujours aussi distinguée que l'Italie, mais c'est comme ça qu'on l'aime, avec son goût un peu fort, ses couleurs un peu vives. Davantage que quand elle triche, se la joue à l'amerloque de pacotille et nous refile de l'arôme bubble-gum à la Coca-Adrià-Monsanto.


On a bien mangé. Simplement mais honnêtement. Proprement. Et en plus loin des cons qui se la pètent. J'ai à peine quitté la table pour aller voir les lamparos que j'ai envie d'y revenir. Et comme les tauliers du Vaixell sont sympas, je me dis qu'on pourrait négocier avec eux un droit de bouchon pour porter quelques quilles de rouge pour se taper un riz noir la prochaine fois. Non pas que le rioja-maison soit mauvais, mais la cuisine ensoleillée, qui pue la Méditerranée, mérite. En plus, avec cette vue incroyable, cette ambiance, on a envie d'envoyer du lourd, du luxueux. Une idée comme ça, parce que l'endroit sent la fête.
Non, vraiment, on est bien ici chez les bougnoules, c'est un voyage. On reviendra*. Tu verras, L'Amiral, ça va te plaire.





* Bon, évidemment, dans ce genre de lieu, vous m'évitez les cocottes, femelles ou mâles, vous choisissez du commensal tout-terrain, du haut de gamme, quoi, pas de l'emprunté à l'accent pointu.




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