Une femme qui en a.


J'étais encore un peu gamin à l'époque, mais je crois bien que ce sont les premiers technocrates, sous Giscard, qui ont commencé à ripoliner la langue française. La femme de ménage de mes parents, Rosa, est devenue "technicienne de surface" sans se douter que les générations futures, finiraient, grâce à la géniale improductivité du jargon enseignant, par remplacer leur ballon par un "référentiel bondissant"*, leur piscine par un "milieu aquatique standardisé"**. 
Dans tous les domaines, réalisant 1984, la novlangue a fait son œuvre, ramollissant, inhibant, dévitalisant l'expression. Anesthésiant (de façon provisoire) les frustrations et les colères. Faut-il rappeler Camus, le voisin de Lourmarin? "La logique du révolté est […] de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel***".


Le français, donc, s'est aseptisé, ouvrant la voie au "politiquement correct"****, cette autre forme d'aseptisation, de la pensée cette fois. J'écris "aseptisation", mais franchement (et cela nous amène au sujet du jour), je pense "émasculation". Car le principe est de couper tout ce qui dépasse, de rendre acceptable, épithète qui en l'occurrence joue au synonyme de fade. Jusqu'au délires sur le "genre", puisque le mot "sexe" a été prohibé par la police de la pensée qui ne pèse électoralement, démocratiquement rien mais dont le pouvoir de nuisance est médiatiquement surdimensionné.
Peu à peu, donc, sous l'amicale pression d'un féminisme décérébré, dérisoire, désinvolte*****, on nous explique qu'il est vilain de différencier les hommes et les femmes, que c'est mal. Que tricoter de la layette bleue ou rose relève du crime contre l'Humanité, qu'il n'y a pas pire péché que de concevoir de façon différente ce que l'on destine à l'un ou l'autre sexe. Que même la galanterie…
Pourtant, malgré ma myopie adolescente, j'arrive encore à la percevoir, cette différence entre les femmes et les hommes. Le cas échéant, si mes yeux me trompent, avec mes mains ou tout autre organe tactile de mon corps.
Forcément, comme la novlangue, cette amicale pression a envahi tous les compartiments de notre vie, jusqu'à celui de notre boisson favorite.


Imaginez en effet ce que vous risquez aujourd'hui en France si vous prend l'envie irrationnelle, dans l'intarissable flux d'une dégustation, de qualifier un vin de "féminin". "Mais comment donc?" vous alpague illico de sa voix de gorge, la camionneuse de service! Le flot d'injures, les sarcasmes suivent de près, la menace du tribunal, "pour sexisme", n'est pas loin.
Peu importe. Souvenez-vous, ce vocabulaire assorti au vin féminin, gentiment désuet, comme ce "mademoiselle" qui me fait tant rêver.
– Oh, ma chère, quel corsage!
– J'adore la cuisse de votre pomerol!
– Et regardez les jambes de ce barsac!
– Quelle robe, ce fronsac, rutilante!
Pour un peu, on se verrait relire Cuisse de nymphe émue, l'émouvant dictionnaire des lumineuses couleurs du XVIIIe publié il y a vingt ans par l'ami Hippolyte Romain.
Je les aime bien, moi, les vins féminins. Les masculins aussi d'ailleurs. Et même parfois certains travestis qui ne manquent pas de mystère. En fait, j'aime bien quand le vin a un sexe. J'aime le sexe, ça n'a jamais été, et ça ne sera jamais un gros mot pour moi, sous quelque angle qu'on le prenne.
Oui, je sais (ne gueulez pas je vous en prie, mademoiselle la hallebardière), "ça n'a aucun rapport!" Difficile cependant de ne pas voir dans tout ça, dans ce militantisme agressif, une bonne dose de puritanisme, escorté de son inévitable, morbide cortège de frustrations, d'aigreurs, de mal-être.
Je ne crois pas de toute façon que ce soit en faisant mine de gommer d'évidentes différences que l'on fera avancer la cause de l'égalité de traitement entre hommes et femmes. Bien au contraire, le ridicule de cette posture ne fera que renforcer les certitudes de ceux pour lesquels cette inégalité est axiomatique, culturelle, religieuse, voire vitale.


Toujours est-il que ces mots interdits de dégustation, méchamment "genrés" comme on se doit de le vociférer désormais, nous en dressions l'inventaire il y a quelques jours lors d'une déjeuner girondin (ça aussi, ce n'est pas du tout politiquement correct…), tout en haut des coteaux de Fronsac. Qui plus est, à la table de Dany Rolland, femme et inspiratrice d'un Diable dont le seul fait de citer le prénom (je m'abstiendrai par prudence) peut directement vous envoyer rôtir dans les flammes de l'Enfer pinardier.
La (mauvaise) idée m'est venue en goûtant du vin, de façon plus hédoniste que technique, avant d'aller griller la viande (eh oui, chez les Rolland, on n'est pas veggie, encore un point négatif, pas tendance…). Je vous promets, les filles n'y sont pour rien, je suis l'unique coupable.
C'est le 2008 de Fontenil qui m'a mis sur la piste, il semblait si féminin, ce qui peut surprendre compte tenu du style très masculin du Fronsadais. Et malheureusement, le 2012, un joli bonbon tout en douceur, que l'on a envie de lécher dans tous les sens, m'a confirmé dans mon mauvais penchant: "ultra-féminin!" me suis-je exclamé. Et pire encore l'incroyable Défi de Fontenil 2009 avec son "cul d'Espagnole": "là, il y a de la place pour poser les mains".


Se pose donc la question, Dany Rolland, la femme Dany Rolland élabore-t-elle des vins féminins? D'autres millésimes répondent à notre place, à l'image des Fontenil 2007, "viril mais correct" comme aurait dit Walter Spanghero. Ou plus encore le 2009, superbe, d'une masculinité qui n'a rien à prouver à personne. Et l'époustouflant, le couillu Défi 2015.
Car il est évident que cette vigneronne, comme tous ses confrères, mâles ou femelles, produit des jus qui correspondent au millésime, et qu'en premier lieu, c'est la Nature qui décide du sexe du vin à naître. Autant je crois au vin féminin ou masculin, autant le stéréotype du "vin de femme" (entendez produit par) ou du "vin d'homme" ne me semble pas dire grand chose. J'ajoute que pour avoir été, comme elle en 1970, une des premières à exercer l'œnologie, à Bordeaux et dans le Monde, il fallait "en avoir"…


Merde, donc, une fois de plus au conformisme qu'on veut nous imposer, à ce sournois "confort intellectuel" qui ronge notre liberté de goûter, de parler (et d'écrire). Qui nous musèle donc puisque, si l'on en croit Tristan Tzara (merci de me le rappeler Dany), "la pensée se fait dans la bouche". Qui vient jusqu'à nous couper la langue, cet organe précieux, bifide, dont l'évocation immanquablement me ramène au grand Michel Serres******:
"Le goût, opprimé, trop voisin localement du langage, trop jumeau ou concurrent, ne se dit bien que rarement, s’exprime souvent dans une langue qui prête à rire, dont la bouche rit, comme si le langage en son lieu ne lui laissait pas la parole. Une bouche chasse l’autre, celle du discours exclut celle du goûter, l’expulse du discours. […] Avant d’avoir bu de bon vin, nul n’a goûté le vin, ne l’a senti, donc ne le sait, n’a aucune chance de le savoir jamais. Celui-ci a pu boire, il a pu s’enivrer, nouvelle anesthésie. Mais à qui n’a goûté ni senti, le savoir n’a pu venir. Parler ne vaut pas sapience, la première langue a besoin de la seconde."




* Qui n'est pas une légende contrairement à ce que des défenseurs de la cause ont longtemps tenté de prouver. Même Libération arrive à être d'accord sur ce point.
** De cette autre merveille née de la plus grosse entre prise du Monde, l'Éducation nationale française, on en parle ici dans L'Obs. On ne peut s'empêcher de penser de penser que des fonctionnaires qui remplace un mot efficace, "piscine", par trois paresseux, "milieu aquatique standardisé" ont quelque part dans la tête l'idée qu'ainsi ils pourront continuer à être trois pour faire le travail d'un seul. Préservons les acquis…
*** Dans L'Homme révolté, en 1951, où il synthétise une pensée exprimée en 1944 à propos de son ami le philosophe et linguiste Brice Parain et souvent reprise désormais. Voici la citation intégrale de cette phrase formulée dans une étude intitulée Sur une philosophie de l'expression. "L'idée profonde de Parain est une idée d'honnêteté: la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge."
**** Expression intéressante, qu'on croît anglo-saxonne, "political correctness" mais est d'origine marxiste-léniniste. Jusqu'à Foucault (dont l'appartenance au Parti ne fut qu'un passage-éclair), qui aux premiers jours de mai 1968 rappela qu'une "pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse".
***** Au sens que son hémiplégie politique lui interdit de se soucier (au contraire par exemple d'Élisabeth Badinter) du plus grand drame que connaissent aujourd'hui les femmes dans le Monde, leur rôle d'esclave, de chose dans l'Islam.
****** Les cinq sens, GRASSET, 1985, un passage où notre grand philosophe gascon célèbre le Roi Yquem.

Commentaires

  1. Je connais Patrick. Patrick Rolland. Que tu peux rencontrer à son restaurant "la bicyclette jaune" à Lacanau.

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  2. "Pourtant, malgré ma myopie adolescente, j'arrive encore à la percevoir, cette différence entre les hommes et les hommes."
    Est-ce un fait-exprès ou un lapsus calami pour cet article déjà très freudien ?

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