Le clan des Siciliens.


C'est un Sicilien qui connait les aéroports. Comme dans le film. Son dernier voyage, il l'a fait de Genève à Barcelone, caché dans la valise d'une jeune fille. Il s'était planqué en Suisse, au bord du lac Léman, à Gland. C'est marrant d'ailleurs cette manie qu'on les Siciliens de se planquer dans ce coin-là*, il doivent aimer la tranquillité vaudoise, parce que j'en avais déjà logé un, à la même adresse. L'adresse? Je n'invente rien (même si on dirait de l'Audiard), ils se mettent au vert chez un type bizarre qui se fait appeler "le Cave". Un drôle de mec qui a déjà eu plusieurs vies: monte-en-l'air enfin, alpiniste…), écrivain, les Italiens l'appellent aussi le Professore**. Là, à Gland, il s'est trouvé une bonne couverture, honnête commerçant, marchand de vin, ce qui lui permet de justifier ses incessants aller-retours avec la Botte.


Cointrin-El Prat, vol sans encombre. Le colis est donc arrivé à bon port. La passeuse, équipée de son plus charmant air angélique, récupère ses bagages de soute, passe la douane comme une fleur, livre la cargaison. Un contact sur place la récupère et la met à l'abri dans le quartier des docks.
Trois semaines plus tard, repas "familial", longue table sous les canisses, à l'italienne. Pas de prosecco, mais ce qu'il faut de fines bulles, de vigueur champenoise (une triplette de Boulard Rachais 2007) pour dynamiser les palais et faire pétiller le gambero rosso (eh oui, compte tenu du contexte, on est obligé de penser davantage à l'Aristeus antennatus de Palerme qu'à celle de Palamós…).


Et après, les gambas, après les calamars, voici les épaules d'agneau de lait, confites, légèrement tomatées (pour faire venir les beaux jours…). On s'est décontracté le palais avec un premier rouge, charnu, généreux, ce genre de jus du Sud-Ouest qui sont la preuve buvante de l'Humanité, la preuve vivante que, comme dit Élian Da Ros, "le vin est une fête".
Et voila donc qu'une des sommelières du jour apporte cette chouette carafe. Couleur faible, presque vermillon, un poil de dépôt, légère turbidité. Le nez est charmant: fruit rouge, griotte même, plein d'enthousiasme, de fraîcheur, sans invasion de bois, un peu évolué tout même. La bouche est au diapason, à la cerise s'ajoutent quelques notes d'abricot, une pointe de fraise, et (sans me la jouer à la mode) une élégante touche de salinité. Élégance, oui, c'est le mot qui vient à l'esprit. À ma droite, on évoque le pinot noir, "mais d'une année solaire"… Je penche plutôt pour un grenache à peine infusé, façon Domaine des Tours certaines années; avec une pointe de vrai cinsault, d'œillades à la façon de Thierry Navarre à Roquebrun?
Puis, l'illumination: "il y a du frappato là dedans! j'en suis sûr!"


À la mine des sommelières (qui m'ont ridiculisé au dîner précédent, à l'aveugle, avec un blanc de Galice), je comprends que j'ai tapé dans le mille. Je pense évidemment au frappato de l'Azienda Agricola Cos, enfin tel que je m'en régalais avec le 2008, millésime sublime de ce domaine sicilien de la famille Occhipinti. Mais, là, c'est plus jeune, et je n'ai rien goûter d'aussi intéressant dans les Cos récents. Ce n'est pas non plus Arianna Occhipinti dont je trouve les vins un peu moins délicats que la dentelle sudiste que nous avons dans le verre.
Car, il sait être délicat ce bougre quand il est bien cultivé, peut-être un plus des cépages méridionaux les plus délicats. Regardez, vous avez sa bonne tronche ci-dessus, volée aux 5 du Vin. Je me souviens d'ailleurs, lors d'une conférence en Corbières, il y a quatre ou cinq ans, avoir recommandé qu'on essaye d'en introduire dans nos bouillants terroirs languedociens, un peu en altitude bien sûr, en songeant à "l'inévitable" réchauffement climatique. Je l'imaginais déjà, ce dur-à-cuire, combinant sa fraîcheur à celles de beaux carignans. Las, les œnologues, techniciens viticoles, fonctionnaires agricoles voyaient, eux, l'avenir dans le marselan, nom de code INRA 1810-68, cépage obtenu par croisement du cabernet-sauvignon et du grenache noir; pas un mauvais bougre, ce marselan, mais répondait-il à la question du réchauffement climatique (je ne crois pas), quant à savoir si ce produit de laboratoire est commercialement sexy…
Peu importe, revenons de l'Etna, là où l'on a compris toute la vertu des vieux cépages (autochtones ou pas, car on dit que le frappato serait venu d'Espagne), nous avons le terroir, mais chez qui sommes-nous? Car, bien qu'inconnus en France pour la plupart, ils sont pourtant si nombreux à travailler sous le volcan.


"Attention, il n'y a pas que du frappato!" m'avertit une petite voix. Car, effectivement ce joli vin dont la carafe se vide en un éclair contient aussi du calarvisi, nom local du nero d'Avola. Nous voici donc, comme l'indique la bouteille qui fait son arrivée à table sous les applaudissements, dans la DOCG Cerasuolo di Vittoria. Et il s'agit d'un 2011 de Gulfi, un beau domaine qui ne m'est pas vraiment inconnu car conseillé par le grand Salvo Foti, Roi de Sicile, l'homme dont le Vinupetra me faisait phantasmer (souvenez-vous, c'était ici, au bout de ce lien). Tout s'explique.
Reste juste un détail, car on accuse parfois ce Clan des Siciliens d'être un peu voleur sur les bords, un peu brigand, le tarif de cette bouteille de contrebandier: chez le Professore, en Suisse, à Gland, chez les (très) riches, elle coûte 19,80 CHF, soit, au cours du jour, 16,20€. Un peu supérieur certes au prix moyen du litron acheté en France, mais très loin de certains délires auxquels les importateurs de vins italiens (aidés il est vrai par les transporteurs et les douaniers) nous ont parfois habitués.






* Au même titre que de grandes organisations comme le WWF ou d'anciens champions de Formule 1.
** Bon, pour ceux qui débutent dans la science du goulot, qui ne l'ont pas reconnu, vous avez son portrait ci-dessus: Jacques Perrin, le fondateur du Club des Amateurs de Vins Exquis, le CAVE, grand pourvoyeurs de grands vins dont on ne parle jamais ou très peu en France, dénicheur de perles rares, italiennes notamment. Il vous faut également lire son blog car Jacques est une des plus belles plumes francophones du vin, ciselée et précise, loin des éructations à la mode et des propos de circonstance.


Commentaires

  1. Les éructations que tu évoques ne sont pas une mode, mais une faute. Contre le bon goût, déjà.

    RépondreSupprimer
  2. A ma connaissance, le frappato n'est juste pas autorisé à la plantation en France. Par contre, le nero d'Avola l'est, même si on n'en rencontre pas actuellement chez le coq.
    Vive la méditerranée, métissée ou repliée!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'où l'idée de faire, avec la bénédiction de l'INAO un essai de cet immigré italo-espagnol…

      Supprimer

Publier un commentaire

Articles les plus consultés