Le bonnet rouge, ce n'est pas celui du Père Noël.


Je trouve cette histoire des bonnets rouges, d'Écotaxe, consternante. N'illustre-t-elle pas de façon parfaite l'échec de la politique en France? Et la victoire de ce qui nous empêche d'avancer?
D'abord, il y a cette "colère". C'est le mot idoine depuis vingt ans. On ne revendique plus, on est "en colère". "Lycéens en colère", "infirmières en colère", "enseignants en colère", "cheminots en colère", etc, etc… Ce ne sont que des mots me direz-vous, mais la "colère" est-elle la meilleure conseillère? Est-elle celle qui permet de s'asseoir sereinement autour d'une table, de parler, de négocier, d'avancer? Est-elle celle qui permet qu'émerge enfin dans l'hexagone un syndicalisme adulte, responsable, influent? Et pourtant, comme tout le monde, je comprends le désarroi, la détresse de ces salariés qui voient leurs usines et leurs vies partir tout droit dans le mur.
Ensuite, face à cette "colère", il y a la faiblesse, voire l'absence de gouvernement. Une reculade qui incarne, comme je le disais au début, l'échec, la démission du politique. Pour le plus grand bonheur, une fois de plus, des extrémistes de Droite et de Gauche, grimés pour l'occasion en révoltés bretons avec ce qu'il faut de folklore et d'oriflammes; le régionalisme, comme souvent à l'avant-garde de la Réaction.
Cette Écotaxe n'est évidemment qu'un prétexte, un mauvais prétexte, j'y reviendrai. On en a habilement fait la goutte d'eau qui fait déborder le vase du trop-plein fiscal. Comme sous Louis XIV, l'impôt donne la nausée, suscite la révolte. Ce n'est d'ailleurs pas fini, vous verrez la bombe à retardement de la TVA. Et peu de voix s'élèvent, pas de Vauban pour plaider en faveur de la France-d'en-bas. Alors, dans ce désert politique, les bonnets rouges incarnent, face aux fastes et à la fatuité de l'aristocratie énarchienne, une tradition bien française, dans la lignée de Cartouche et de ces bandits au grand cœur venu laver le Peuple de ses humiliations, en l'occurrence de l'humiliation fiscale. Au Café du Commerce (comme sur les réseaux sociaux qui sont la transcription digitale de ce fameux café), on admire des manifestants "qui eux au moins ont des couilles". Par contraste avec un pouvoir, avec une classe politique, tous bords confondus, dont on sent bien que la testostérone n'est pas le point fort. Devant sa télé, chaque Français, ruminant ses frustrations, se sent pousser un bonnet rouge, chacun devient un peu breton. Ambiance petit matin du grand soir.



Pour conclure, il y a le pire, ce qui est le sujet de cette chronique. Car, in fine, on va parler de ce qui se mange et se boit, c'est le sujet ici dans Idées liquides & solides, davantage que les dissertations politiques. Quoique…
Le pire, donc, à long terme, c'est l'ajournement de l'Écotaxe. Un ajournement qui ressemble à un enterrement de première classe. Pourtant, je le dis haut et fort, à mon humble avis, cet impôt (qui lors de son vote avait fait le consensus) est un bon impôt. Difficile de ne pas percevoir, au delà de la conjoncture bretonne, le bien-fondé de cette mesure qui n'est en rien franco-française, mais européenne*. Bien sûr, on peut toujours ergoter sur les modalités d'application du projet, sur la "privatisation" du contrôle et de la collecte, j'ai envie de dire que ce n'est qu'un épiphénomène.
Le fond de l'affaire, c'est que cette écotaxe, c'était vraiment de la politique. Il y était question d'écologie, bien sûr, de ces files ininterrompues de camions qui polluent, qui encombrent les routes. De ce problème du fret routier que d'autres pays européens ont pris à bras-le-corps et que par ce biais nous commencions à juguler. Mais, il s'agissait aussi, très modestement, de pénaliser un mode de production, de commercialisation et de consommation aux conséquences dévastatrices. De montrer par l'impôt que non, il n'est pas normal qu'à Perpignan, madame Vidal fasse souvent son omelette aux rousillous avec des œufs d'Ille-et-Vilaine. Qu'il n'est pas évident qu'à Strasbourg, monsieur Meyer fonde habituellement sa choucroute sur du cochon des Côtes d'Armor. Qu'il n'est pas naturel qu'à Bordeaux, en lieu et place du délicieux artichaut des palus de Macau, madame Duprat utilise systématiquement de gros camus du Finistère.
La Bretagne n'est pas seule concernée par cette affaire de l'agriculture ultra-intensive, agriculture dont on entrevoit désormais les limites écologiques, économiques et sociales. Mais ce qu'il s'y passe est symptomatique. Par l'Écotaxe, il s'agissait aussi de donner un signe (timide certes), d'amorcer en douceur, sinon un retour, au moins une inflexion vers le "consommer local". De freiner légèrement la folie de la "bouffe sur roulettes".
Un des "chefs de file" des bonnets rouges ne s'y est pas trompé. C'est sa photo qui illustre cette chronique. Pour Michel-Édouard Leclerc et ses amis de la grande distribution, l'Écotaxe allait à contre-courant de leur modèle économique. À chaque portique cassé, ne vous leurrez pas, c'était d'abord une victoire pour eux. Car, dans leur logique de "défenseurs des intérêts du peuple", ces portiques, c'était notre "bonheur" qu'ils mettaient en péril. Pire, notre "liberté". La "liberté" d'une France nourrie au moins-disant. La "liberté" d'une France qui pousse leur caddies.
Amis bretons, méfiez-vous du bonnet rouge, ce n'est pas toujours celui du Père Noël.



* Cette taxe existe dans cinq pays européens. Mise en place dès 2005 en Allemagne, elle a permis de mobiliser 4,3 milliards d'euros en 2012, et la part du fret ferroviaire y a fortement augmenté.

Commentaires

  1. intéressant un poids lourd qui utilise la route que tu as payé pour transporter des biens pour faire un bénéfice ne paye pas la route qu'il abime, par contre l'écotaxe d'un 35 tonnes sur 1000 Km c'est 154 Euros soit un surcoût de 0,0044 euros le kilo pour 1000 km
    Ah et pour info c'est valable aussi pour les camions qui ne sont pas immatriculés en France
    Ah j'oubliais il y a une réduction de 50% en bretagne
    http://bit.ly/17JDsc3
    faudra pas s'étonner que l'on se plante

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  2. Isabelle Courbet6 novembre 2013 à 21:52

    voui et voui. Juste que le courage (c'est ça, en vrai, non, les cojones ?) et la testostérone ne sont pas inconditionnellement liés, cher Vincent.
    hasta luego !

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    1. Fine mouche comme vous êtes, ma chère, il ne vous a pas échappé que cette "citation" du Café du Commerce était entre guillemets…

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  3. En même temps, Vincent, comment arrivent chez les cavistes barcelonais les divines (et moins divines) bouteilles dont tu parles si souvent ? (j'ai en tête les Beaujolais qui pinotent - super article ) Par camion évidemment! Au moment où les échanges internationaux n'ont jamais été si dynamiques, le transport par route est au centre du jeu. Impossible de s'en passer, où alors moi je ne vais boire que du muscadet (pourquoi pas) et toi que du cava (porqué no). Difficile de le limiter aussi, au vu de la demande nationale et mondiale et du peu d'alternative offerte en particulier chez nous! Que tous les camions passent à l’électrique, peut-être...

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    1. J'y ai répondu par ailleurs, et ça me semble une évidence. Comment comparer des produits d'origine, non reproductibles par nature, et des œufs, du cochon, des légumes très bas-de-gamme, neutres? Ce sont deux choses extrêmement différentes, en terme de volumes également. Ça ne changera d'ailleurs absolument rien au prix d'une bouteille. Et si ça peut permettre de transporter les suivantes de manière plus propre, eh bien tant mieux!

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