Autres volcans.


Barcelone pue. Pourtant, la tramontane a légèrement soufflé la nuit dernière. Pas suffisamment pour chasser l'odeur des poubelles des gargotes à touristes où visiblement on a plus jeté que consommé*. Et puis, il y a cette odeur de merde et de mort qui colle à la peau. Visqueuse. Haineuse. Odeur prémonitoire?
L'ombre étouffante du nationalisme est partout, pesant sur chaque millimètre carré de nos vies.
Un ami me fait lire l'époustouflant texte du journaliste Agustí Calvet Pascual dit Gaziel. Directeur de La Vanguardia, il raconte à la première personne les journées du 6 au 7 octobre 1934, quand Lluís Companys, président exalté de la Generalitat de Catalunya, proclama de son balcon, dans la plus totale impréparation, un état catalan indépendant de la jeune République espagnole, elle-même déjà en proie aux convulsions.


"Alors commence la terrible nuit, la nuit tragique que nous, les Catalans, ne pourront jamais oublier. Je le dis sans exagérer le moins du monde: la pire nuit de ma vie. Une interminable nuit blanche, jusqu'à la reddition, jusqu'à l'abandon devant cette machine infernale, en l'attente des évènements fantastiques, monstrueux, affolants, qu'elle devrait engendrer. Je n'ai jamais senti avec une telle force, et tant d'impuissance de ma part, l'accablante tristesse d'un destin contraire.
[...]
Débutent les heures de folie. Tous les cinq ou dix minutes, sur un ton exalté, emporté, en un crescendo perceptible, ils nous donnent des nouvelles. La Generalitat continue dans le triomphalisme, mais ne se tait pas une seconde. Comment est-il possible de combattre, ou de diriger le combat, et en même temps de parler, parler de cette manière proche du délire? À aucun moment ils ne nous laissent réfléchir. Et quand ils ne parlent pas, ils mettent des disques sur le gramophone.
Il y a une contradiction angoissante entre le scandale qui soulève la radio et cette sérénité profonde de la nuit sur la ville. Vu de loin, il semblerait que Barcelone est parfaitement calme, et que la fièvre que nous ressentons est due uniquement à cette boîte démente qui nous saoule de discours incendiaires, de sardanes, de rumeurs de débarquement et de communiqués victorieux. La Santa Espina, Els Segadors, La Marseillaise, La Virolai, El Cant de la Senyera… avec les voix vibrantes ou mélancoliques des hommes, des femmes et des enfants – ces voix aimées de l'Orfeó Català –, ils s'efforcent de nous motiver, de nous distraire, mais en réalité ils parviennent seulement à nous étourdir d'effroi."


Sans jamais l'avoir consulté, Companys était persuadé que le commandant militaire de la région, Batet, se rangerait aux côtés des sécessionnistes parce que "de sang catalan". Ce dernier resta fidèle à la Loi républicaine et mata l'insurrection. Companys et ses proches furent arrêtés, emprisonnés sur un drôle de bateau, l'Uruguay, au large de Barcelone, la proclamation d'indépendance jetée au feu et la suppression de l'autonomie de la Généralitat votée au parlement espagnol. Batet mourut deux ans et demi plus tard, fusillé à Burgos par les franquistes, car une fois de plus il avait choisi de défendre la République. Companys, qui après avoir tenté de gérer l'anarchie barcelonaise de la seconde partie des années trente avait du fuir en France à l'arrivée des troupes franquistes en Catalogne, fut arrêté en 1940 à La Baule, et livré par la Gestapo à Franco, puis fusillé lui aussi.


Companys, le "grand libérateur" mais piètre stratège, martyr de la cause, est aujourd'hui un saint de la légende dorée nationaliste dont on a pudiquement oublié la consternante impéritie. Un symbole aussi, au point qu'hier encore le porte-parole du Parti Populaire au pouvoir en Espagne a menacé l'actuel président de la Generalitat " de finir comme Companys" sans savoir exactement s'il parlait de l'arrestation du 7 octobre 1934 ou du peloton d'exécution des fossés de Montjuic, le 15 octobre 1940.
Évidemment, même si le futur ne s'écrit pas que dans les manuels d'histoire, les similitudes font froid dans le dos. D'autant que quatre-vingt-trois ans plus tard, les forces obscures, d'extrême-Droite comme d'extrême-Gauche sont à la manœuvre dans cette Catalogne séditieuse selon les uns, colonisée selon les autres.


Ce matin, les hélicoptères sont revenus faire des ronds dans l'aube étrangement silencieuse de Barcelone. Cet après-midi à 18 heures, Carles Puigdemont a promis d'annoncer "une forme d'indépendance" dans un parlement de Catalogne transformé en camp retranché par les Mossos d'Esquadra. Les associations nationalistes ont appelé leur militants à encercler l'édifice, d'envahir le passeig Lluís Companys, pour soutenir la sécession.
"Pas en notre nom" a déjà averti le quotidien socialiste El Periódico auquel cet éditorial vaudra une nouvelle fois d'être taxé de fascisme, de traîtrise par ceux dont la principale activité intellectuelle consiste à agiter des drapeaux tels les crétins bariolés dans les tribunes des stades de football.
Tout est en place donc pour le clásico. Pour une grande nuit sportive. Car on voudrait accréditer l'idée qu'il s'agit d'un simple match Barcelone-Madrid. Blaugranas contre maillots blancs, c'est tellement plus pratique comme ça, on fait l'économie de toute intelligence politique, de toute intelligence tout court. De toute possibilité de compromis d'un côté comme de l'autre.


Bizarrement, alors qu'approchent les heures noires, que remonte l'odeur des poubelles, j'ai envie, presque avec frivolité (mais le nationalisme n'est-il pas d'un désespérante frivolité?), de vous parler de vin. Pas de ce vieux monsieur, bodeguero emblématique catalan, qui a passé sa matinée d'hier à tenter de raisonner in-extremis les leaders nationalistes, qui évoque devant ses clients américains les années de misère à venir** si par malheur… Non, je veux fuir cette région, oublier la pensée binaire, le folklorisme médiéval et les esprits faibles. Respirer, échapper aux miasmes, sentir le vent du large, trouver une île.
Ça aurait pu être cette charmante bouteille des Baléares, Sibila. Mais son nom m'évoque trop le Chant de la Sybille, el Canto de la Sibila, qu'on joue au matin de Noël dans les églises de Majorque (parfois de Sardaigne), et qui se veut annonciateur de la Fin des Temps. Ce rouge insulaire né du cépage gorgolassa sent la groseille et la vieille rose, nous le boirons en des jours meilleurs.


Car, là, aujourd'hui, la Méditerranée et sa pornographie politico-religieuse me pèse. J'ai envie d'espace, d'océan. Sans oublier que nous dansons sur ou sous un volcan.
Cap donc sur les Canaries. Vers une appellation parfaitement inconnue, la DO Ycoden Daute Isora, terre lointaine principalement peuplée d'arbres-dragon, et donc de trois cents hectares de vignes étalées de la mer jusqu'à 1400 mètres d'altitude. La bouteille avec laquelle j'ai eu la chance de boire pour réfléchir provient du bourg de La Guancha situé donc au nord de l'île de Ténérife. Un rouge intense mais sans lourdeur, embaumant le poivre et la viande fumée, épaulé par une pointe d'acidité volatile qui semble rappeler le caractère volcanique de l'archipel. Le cépage? Du baboso negro. La bodega? Ignios. Un instant de seconde, je m'évade encore un peu plus en songeant aux vins de Salvo Foti, le poète de l'Etna. Et je revient à la pureté de ce vin qui est tout sauf ethnique. À son côté sauvage, à la liberté qu'il raconte. Loin, si loin des nationalismes rances, croupis, des roitelets de pacotille, de l'odeur des poubelles et des fosses communes.




* Lire ici et , les "épisodes précédents".
** Est-il besoin de rappeler la fuite des entreprises qui évidemment s'accélère en Catalogne?


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