La Romanée Conti du nouveau Monde?


C'est une bouteille qui ne ressemble à rien. Évidemment, elle n'a même pas d'étiquette, juste un bout de papier autocollant (élégamment) griffonné au feutre noir par le vigneron. Peu importe, de toute façon, puisque ceux qui l'ont dans le verre le goûtent à l'aveugle. "Pinot noir", "grand pinot", silence admiratif. On hésite entre vosne-romanée et musigny. "Ce n'est pas un gevrey-chambertin, c'est sûr!" "Vraiment un des meilleurs pinots que j'ai bus de ma vie, dans le tiercé de tête", lance un des convives. Quelqu'un évoque les-malconsorts, on plane un peu sur le millésime.
Moi, franchement, je m'en fiche, je sais ce que c'est. Et ça s'accorde fichtrement bien avec le plat qui vient d'arriver sur table, des ris d'agneau aux morilles. D'autant que j'ai encore les papilles émues par l'œuf-cocotte à la truffe provençale (magnifique, de chez Plantin) qui précédait. Le vin roule dans ma bouche, fait l'amour à mes muqueuses, je me demande même s'il n'est pas lui-même une muqueuse, un repli de chair. Son parfum se diffuse peu à peu, chaque petite explosion gustative en appelle autre, les sensations s'accélèrent, je le sens couler en moi. Caressant, pulpeux, délicat. "Orgasmique" dit ma voisine de gauche. En guise de petite mort, je laisse mon esprit gambader sur les collines fessues de Leongatha, dans cette Australie agricole de l'extrême sud, tellement différente de celle de Mad Max.


Car, vous l'avez compris, ce pinot voluptueux, à la fois classique et charnel n'a rien à voir avec la Bourgogne (si ce n'est l'amour et la culture de celui qui l'a créé). C'est bien d'un rouge australien dont il s'agit, de ce fameux Phillip Jones, reconnu par ses pairs (tel Rick Kintzbruner) comme le maître du pinot des antipodes. Phillip Jones, je vous en ai déjà parlé ici, car à de rares exceptions (dont un 2009 bêtement débouché trop jeune), ses vins me fascinent; ils sont, par leur délicatesse, leur précision, à l'opposé de l'idée que se font généralement les Français des crus du nouveau Monde. Et là, ce Backyard pinot est tout simplement du genre de vin à donner des boutons à un bourguignon, comme si le "sorcier de Leongatha" avait percé le mystère du terroir, trouvant du même coup la formule magique qui permet de transporter la Bourgogne en Australie.



Rien de très magique, en tout cas, dans la façon de travailler de Phillip Jones. Lui-même qualifie sa viticulture de "naturelle et scientifique". Naturelle, car il travaille en bio, avec une grosse écoute de la plante, de la biodynamie à l'australienne, sans gourou, et limite drastiquement les intrants. Scientifique, car, tout est soigneusement observé, consigné, médité; tel le professeur Nimbus, Phillip Jones, ingénieur de formation, recouvre ses cahiers, les cuves, les murs de sa cave, d'équations et de signes cabalistiques. Visiblement, tout en respectant méticuleusement les rythmes et les énergies de la Nature, ses vins, réfléchis, pensés, "cousus-main", ne doivent pas qu'au hasard (qui ne fait pas toujours bien les choses).


C'est donc peut-être du terroir que vient le miracle. Rien de très spectaculaire, pourtant, en apparence. Un "terroir à vaches" rondouillard, recouvert d'un terreau sombre, assez fertile, riche en minéraux, un profond sol sablo-limoneux qui semble indiquer que le détroit de Bass est proche, même si le climat demeure assez continental. C'est d'ailleurs ce détroit (qui sépare l'Australie de la Tasmanie) qui a donné son nom au domaine, Bass Phillip, un domaine fondé en 1979, d'abord planté de cépages bordelais puis replanté de pinot (et d'un peu de gamay et de chardonnay) au milieu des années quatre-vingts.


Les vignes bénéficient toutes d'une haute densité, entre neuf et dix-mille pieds par hectare. Une exception, toutefois, cette parcelle dont nous avons goûté le jus, l'autre soir, un parcelle dénommée Backyard, l'arrière-cour, car elle se trouve juste derrière la maison de Phillip Jones: la densité y atteint quinze-mille pieds à l'hectare. Backyard Pinot, j'ai envie de traduire ça par "Pinot du Jardin". C'était en l'occurrence un 2007, le premier millésime, expérimental, et donc hors-commerce.
Évidemment, je comprends que ça puisse vous agacer un brin, qu'à l'instar de ce que fait souvent la Presse du vin, je persiste à vous parler d'une bouteille "qui n'existe pas", que peu d'entre vous auront la possibilité de boire. Comme je comprendrais que trouviez un peu frimeur de faire le malin (et de vous faire bisquer) en me régalant avec ostentation de cette délicieuse rareté. Sur ce dernier point, je n'ai absolument aucun mérite, ces bouteilles ont été offertes à ma compagne, Isabelle Brunet, qui y a visité Bass Phillip à plusieurs reprises et qui y a même travaillé six mois, en 2006*.


Pour ce qui est de la comparaison, de cette formule, "La Romanée-Conti du nouveau Monde", je suis bien d'accord qu'elle est outrancière, stupide. Aussi stupide que de vouloir noter et classer les vins comme on pèse des kilos de patates, comme les gamins se mesurent la quéquette. Peu importe de savoir si Backyard est meilleur que la Romanée-Conti, moins bon, plus grand, etc, etc… Peu importe. C'était juste un clin d'œil à une dégustation organisée il y a deux ans à Singapour (sous l'égide de celui qui est devenu depuis le repreneur du Wine Advocate), dégustation à l'aveugle au cours de laquelle certains vins de Bass Phillip s'étaient particulièrement illustrés face à ceux du célèbre domaine bourguignon.
Par parenthèse, je suis d'ailleurs étonné que les Anglais, si prompts à s'émerveiller devant la production de leurs cousins des antipodes n'aient pas trouvé le moyen de convaincre Phillip Jones d'importer à Londres quelques caisses de ses merveilles; il est vrai qu'on est assez loin, là (euphémisme britannique), des schématiques vins de masse qui font ventre chez Majestic ou Tesco. Et que la faible production des vignes de Leongatha ne parvient déjà pas à satisfaire les clientèles australienne et asiatique. Enfin, il existe de rarissimes et discrètes filières d'importation, donc, si jamais une bouteille de Bass Phillip (âgée de plus de 6-7 ans, c'est essentiel!) vous passe à portée de main, partez à la découverte du nouveau Monde.






* c'est d'ailleurs à elle que l'on doit toutes les photos qui illustrent cet article.


Commentaires

  1. Oui, c'est un peu frustrant en effet.
    En trouver restera sûrement un rêve (parmi d'autres) pendant longtemp (si vous avez des adresses discrètes ;-) suis preneur...).

    Mais c'est compréhensible que vous parlez (tu ?) de ce que vous aimez...

    Belles photos :!

    Tom B.

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  2. La finesse n'a pas de frontières.
    Cet article me rapelle l'emotion que j'ai pu avoir en goutant des Timo Mayer, Daniel Schuster et autres Marcassin il y a maintenant quelques annees.
    Laissons a ces messieurs et à leurs vignes le temps de pouvoir s'exprimer.
    La plupart des grands crus de Bourgogne proviennent de vignes de trente ans et plus.

    Belle prose et blog pertinant. Je ne manquerai pas de revenir de temps en temps.
    Un ami Pinot Nerophile
    Arthur

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  3. Mes félicitations à Isabelle pour ces magnifiques photos qui donnent envie d'aller faire du vin en Australie !

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  4. C’est frustrant en effet de ne pas être en mesure de pouvoir le trouver en Europe.
    Ceci étant, il y a de magnifiques Pinots Noirs sur l’île voisine (Nouvelle-Zélande) avec des producteurs fantastiques tels que Felton Road, Ata Rangi ou Craggy Range. Et ceux-ci sont importés !

    Pour information, voici une classification de leurs meilleurs producteurs de pinot noir : http://www.winepress.com.au/the_great_new_zealand_pinot_noir_classification_2013.pdf

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    1. C'est exact, et j'en ai goûté pas mal. Mais, franchement, ça ne joue pas tout à fait dans la même catégorie: Bass Phillip, c'est de la haute-couture, du fait-main.

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  5. Dans une categorie tres interessante, je suis pour la deuxieme annee dans une vigne de 3 hectres de Pinot Noir en bio, ou nous faisons du vin nature, sans soufre, non colles, non filtres, des vins faits a la main, precis, de vrais regals, trop rares ici ou le vin est business avant tout, et ou le vin nature est juste une opportunite marketing comme l a bien compris "l'industriel nature au nom d'edifice egyptien dans la vallee".
    Bref, les vins que nous produisons ne st pas a l export mais je vous invite a venir les deguster ici, dans ce magnifique pays qu'est la Nouvelle Zelande, et bon, si vraiment vous insistez...
    http://partingtonwines.blogspot.co.nz/
    Merci pour se blogue drole et pertinent, actif et ou je peux retrouver mes cavistes preferes, Toulousain et Barcelonais!

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    1. Merci Jean-Benoît,
      non, même si j'ai eu la chance de fréquenter pas mal de vins all-blacks (pas des centaines, mais plus que la moyenne, je pense), je ne connais pas vos vins. Quand vous dites que vous n'exportez pas, ça signifie qu'on ne vous trouve pas à en France, ni même à Londres? Parce ce que oui, j'aimerais bien goûter. Et poursuivre cette conversation (via le mail de votre site?).

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    2. Bonjour,
      Je vous ai ecrit sur votre mail vpo@vincentpousson.com,
      A bientot!

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    3. Bonjour, vérifiez bien, svp, je n'ai rien reçu.
      VPo.

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