Allemand über alles !


Faut-il parler des trains qui arrivent à l'heure? Éternel problème de ce cher vieux métier quasiment disparu, moribond: le journalisme*. Le risque est grand de sombrer dans le "sujet-verbe-compliment", et d'autant plus quand on le fait dans des secteurs où la connivence et l'épicerie sont de règles, comme par exemple la pinarderie. Sans parler de la soif de nouveauté. L'indispensable "découverte", "je suis d'avant-garde" frétillent les jeunes barbares, "j'y étais" rabâchent les vieux cons…
Il y a des bouteilles pourtant devant lesquelles, même si tout a été écrit, on a envie de s'incliner, comme devant des monuments. Sans revenir sur la sempiternelle question du "grand vin", que nous éviterons, au contraire des publi-reporters (quand ils enfilent leur casquette de vendeurs d'espace), de confondre avec le vin cher. De toute façon, au moment où celle-ci fut débouchée, personne à table n'avait sous la main de mètre-ruban, double-décimètre, pied-à-coulisse. J'étais seul d'ailleurs. Enfin, seul à le goûter, face à celui qui m'en faisait la surprise. De plus (comme à chaque fois que je rencontre ce cru), il était tard, une heure où les dégustateurs patentés sont couchés et où nous, les simples buveurs, les viveurs, ne sommes plus vraiment capables de mesurer nos émotions.


Mais bon, quitte à me répéter (je suis saoul, n'oubliez pas), ce n'est pas une question d'heure, d'heure tardive, mais d'années. De ce vin-là, il m'est arrivé d'en boire à grosses gorgées, comme l'ivrogne que je suis, à la santé du Général Bougnazal**, dans une cuisine de Capestang, suçant des tourdres*** aussi sexy que les cuisses de cette Narbonnaise dont nous aurions mangé le bonbon avec le papier. 
Là, sur notre dernière rencontre, ce qui a compliqué la donne, c'était l'âge. Je préfère les vieilles, celles qui se sont arrondies, cette émouvante pointe de décadence, l'envie de mettre tout son corps dans la bataille. Et voilà que ça sentait encore le bois du banc de l'école. Pas le genre de la maison, ni la sienne, ni la mienne.
Pourtant, comme à chaque fois, l'émotion a été au rendez-vous.


Thierry Allemand, je ne connais pas ce vigneron. Ni de près, ni de loin. Un peu la même histoire que son voisin, Hervé Souhaut dont je vénère la production et en direction duquel je n'ai jamais fait le moindre pas. Il a sûrement des choses passionnantes à raconter. Moi, j'aime parler à ses bouteilles. Enfin, disons que ce sont elles qui me parlent, y compris aux heures où je deviens sourd.
Mais comment ne pas entendre le message de ce Chaillot? Même aussi jeune. Comment ne pas comprendre que nous sommes là devant un élément majeur du patrimoine viticole français? Mondial? Tous les éléments constitutifs de cette grandeur théorique avec laquelle on nous bassine trop souvent pour nous vendre du plaqué or répondent présent. L'ampleur, l'intensité, la longueur, la délicatesse, le soyeux, l'harmonie, et un potentiel de garde conséquent. Enfin, sur ce dernier point, là, avec ce 2010, cette bouteille en tout cas, c'est raté… 


Oui, vraiment, je crois qu'il faut parler de ce genre de trains parce que justement ils sont exceptionnels dans un mondovino qui n'arrive pas souvent à l'heure de ses promesses. Ils parlent de maîtrise, de temps, de patience. Vous avez souvent été déçu avec un cornas d'Allemand? Pas moi. Même tard dans la nuit, débouché bien trop jeune. Propos de buveur d'étiquettes? Justement non, la vie est ainsi faite que je les bois généralement à l'aveugle, pour mon plus grand plaisir. Pour les redécouvrir chaque fois avec douceur, pour mesurer, sans mètre-ruban, double-décimètre ou pied-à-coulisse, leur vraie grandeur. Se rendre compte qu'ils sont reconnaissables entre tous.




* Lire, je vous en prie, ces beaux mots, justes comme souvent, de Jean-Claude Guillebaud dans Sud-Ouest, cet hommage à ceux pour lesquels le journalisme ne se résume pas à aller faire le tapin dans des déjeuners et des voyages de Presse, à passer les plats, à cirer les pompes, cet hommage justement à ceux qui sauvent l'honneur du journalisme. Alors, je sais, l'article désormais est réservé aux abonnés, mais franchement, ça coûte un euro, comment ne pas donner un euro à un organe de Presse qui laisse s'exprimer des plumes pareilles.
** Personnage imaginaire des Contes & Légendes du Biterrois, sorte d'ogre qui terrifie les enfants, et encore plus les vierges. On dit qu'il boit de la bière bio pour calmer ses (h)ardeurs, de l'Alaryk, excellente par ailleurs.
*** Une des grives les plus prisées, la litorne. On la tire quand elle vient grapillonner après vendange.



Commentaires

  1. Merci de rappeler qu'il peut y avoir des rencontres, des moments exceptionnels et des instants chargés d'émotions, entre une bouteille et son buveur. Non, je ne te dirai pas que j'ai connu le vigneron à ses débuts ! Mais dieu que tu me donnes envie de découvrir un de ses cornas !

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  2. Oui, cela m'est arrivé d'être déçu par un Cornas d'Allemand, mal stabilisé, pas bon.

    En revanche, j'ai adoré hier soir au Bacaro toulousain le Munjebel 2015 de Cornelissen (un vin de l'Etna, peu protégé également).

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    1. Le rapport entre Cornelissen et Allemand?

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    2. De mon côté, en tout cas, jamais eu de problème avec Allemand. Mais uniquement des bouteilles de pros, parfaitement conservées, comme il se doit.

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    3. Cornelissen, en revanche…
      Notamment cette fois-là, pas un mauvais souvenir tellement ce vin nous a fait rire. C'était le rosé, par le Munjebel: https://ideesliquidesetsolides.blogspot.com.es/2014/04/peut-on-rire-de-tout.html

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    4. Vous êtes assez laconique, cher inconnu.
      (ayez l'amabilité de vous identifier, la prochaine fois, afin d'être publié, merci)

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  3. Vincent,

    J'ai répondu à Iroul et Guy "vin d'auteur, vin nature" mais une fausse manip ...

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    1. "Nature", je ne sais pas si c'est la première chose à laquelle je pense à propos des vins d'Allemand.

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    2. Les frontières sont un peu poreuses dans les mondes complexes, Vincent.

      Barral vs Grange des Pères, Lapierre vs Chermette, Prieuré-Poch vs Emmanuel Rouget, Gramenon vs Emmanuel Reynaud, Allemand vs Clape (et Dard et Ribo ou le domaine de l'Anglore dans tout cela ?)

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    3. C'est bien pour ça que je me méfie des tiroirs trop bien rangés…

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