La leçon de carignan du Professeur Charlier.


Luc Charlier est un type bizarre. Il est installé sur la frange sud de mes Corbières, pourtant il a fallu que ce soit à Barcelone que nous nous rencontrions. Enfin, là, c'est moi qui suis bizarre de ne pas être allé lui rendre visite à Corneilla-la-Rivière. Ou dans ses vignes de La Coume Majou, du Rec d'en Cruels, du Roc Blanc, aux environs d'Estagel et de Calce, près de Força Real et du Col de la Dona dont on dit justement qu'il marque la limite entre les Pyrénées et les Corbières. Ou plus bas, vers Maury. Car visiblement, le type est monomaniaque: son truc, c'est le schiste, la llicorella, comme on dit dans le patois du sud du Col de la Dona.
Luc Charlier est Belge. Ça, en revanche, pour un amoureux du vin, ça n'a rien d'étrange. Même pour un esprit cartésien (il était médecin néphrologue avant de se faire emporter par sa passion) qui visiblement n'aime pas l'électronique et la communication moderne tout en étant un assidu de certains blogs liquides tels Les 5 du Vin. Surnommé Léon (Trotsky?), il adore, "sur son ordinateur vieux de neuf ans", y porter la contradiction, une contradiction éclairée, savante, technique. Car il préfère raisonner, qu'incanter. Et tenter de résoudre de façon scientifique les problèmes qui ne manquent de se poser au vigneron qu'il est définitivement devenu en 2005, après avoir, en parallèle de son métier, multiplié les expériences dans des caves amies. Bref, pour lui, il y a forcément une solution à tout.


N'empêche que le type est bizarre. L'autre jour, donc, on a rendez-vous à Barcelone. Il cherche un endroit où l'on pourrait se retrouver, lui, moi, sa compagne et une bande d'Autrichiens qui arrivent de Sicile, je n'ai pas tout compris. Comme je sens que l'ambiance spanish wine-bar (style funérarium design en moins gai) ne va pas faire la maille, je l'oriente vers L'Ànima del Vi, la tanière du "naturiste" de service, Benoît Valée, celui qui vend depuis des lustres les vins dont tout le marigot pinardier local parle désormais mais que très peu boivent réellement outre-Pyrénées. En attendant les Autrichiens voyageurs, on boit un coup, et il m'explique ses théories: gros travail des sols, ce qui n'est évident vus certains dénivelés au chenillard (il dit d'ailleurs avoir récemment, en voyant l'engin se retourner sur lui, dépensé 99% du capital-chance que le destin lui a attribué); vinification traditionnelle à la cave, pas de macération carbonique (y compris pour le carignan), usage limité (voire absence) du soufre, très grande importance attachée à l'hygiène du chai. Je ne sais pas pourquoi (et ce ne sont pas les cheveux blancs), mais sa façon de travailler, son pragmatisme me font énormément penser à Philippe Courrian, le plus corbiérenc des Bordelais qui officie cinquante kilomètres plus au nord, au Château Cascadais.


Je vous dis que ce type est bizarre. "Ses" Autrichiens arrivent, parlant un Français impeccable qui me fait aussitôt remettre mon allemand de contrebande dans ma poche, et je découvre avec retard que l'un d'eux n'est autre que Alfred Gusenbauer, un homme politique, longtemps président du Parti social-démocrate, le SPÖ, il fut même chancelier fédéral il y a cinq ans! Un chancelier autrichien débonnaire, d'ailleurs, passionné de vin, qui goûte méticuleusement, et sait exactement ce qui lui plaît. En l'occurrence, La Coume Majou Cuvée Majou 2005, le vin "générique" du Domaine, du grenache quasiment pur; sur ce millésime-là, on joue sur un profil un peu castelnovien, viril, qui demande des nourritures du même tonneau, le sacrifice d'un lièvre ou un freginat de sanglier. On sent d'ailleurs une inflexion, un surcroît de finesse sur les millésimes suivants, sachant toutefois que Luc Charlier élabore délibérément des vins de garde, mûrs et corsés, à l'opposé du style "vendanges précoces", plus vert que frais, de certains de ses voisins de Calce. Ses crus sont donc assez lents à se faire, d'autant qu'ils sont systématiquement protégés par une capsule à vis, bien plus étanche que le liège. Par parenthèse, je ne comprends pas, en cette époque où beaucoup s'évertuent à faire baisser les doses de SO2, à la mise notamment, que l'on utilise pas davantage ce mode de bouchage qui prévient bien mieux de l'oxydation. Luc Charlier, lui, trouve ça tout simplement logique, mais sa rationalité n'est pas forcément à la mode.


Beaucoup de grenache donc dans les vins de La Coume Majou, ça n'a rien d'extraordinaire vu sa situation géographique, entre Maury et Calce, goûtez notamment sa remarquable Cuvée du Casot 2009, issu de vignes de Saint-Paul-de-Fenouillet, une sorte de "maury sec" dont le temps devrait accentuer le charme sauvage. Mais, paradoxalement, le vin qui m'a assis, c'est son incroyable carignan 2011. La cuvée s'appelle La Loute, il s'agit d'un jus issu principalement de très vieilles vignes (1922) à rendements très bas (10 Hl/Ha) plantées au lieu-dit Alt de Coume Majou. Ce jus est travaillé on ne peut plus simplement: égrappage, pigeage au pied, longue macération, "c'est presque une frustration pour le vinificateur, explique Luc Charlier, car il n'y a rien à faire!" Sur le millésime en question, il n'y a aucun ajout de soufre et, j'ai envie de dire que ça ne se sent pas. Pour faire chic, La Loute qui est un vin rare* avec son petit millier de bouteilles est protégée par un bouchon de verre, méthode autrichienne comme le chancelier sus-cité. Le résultat, c'est un vin aux admirables tanins, fins et doux, caressants, une lecture du carignan magistrale, une "leçon de carignan". À faire pâlir de jalousie les vignerons du Priorat qui font grand cas de ce cépage très exigeant sur la qualité du terroir. Il faut d'ailleurs noter que contrairement à la plupart d'entre eux, Luc Charlier a "la bizarrerie" de n'utiliser absolument pas de bois pour élever son carignan (comme ses grenaches d'ailleurs): cuve + bouteille. Cela explique en partie la suavité, l'élégance "sans échardes" de ce cru exceptionnel, absolument exquis, enfant naturel de la sueur et de l'intelligence. Bravo Professeur Charlier!





* Ce qui est rare est cher, vous le savez, mais compte tenu, je le répète, de son exceptionnelle qualité, cette Loute 2011 présente un excellent rapport qualité/prix du haut de ses 24,90 €.


Commentaires

  1. Pour qui connait le père Léon-Luc, il ne manque rien ou presque à ce portrait de lui ni à celui de ses vins, pleins de générosité et d'humilité. Et si Luc est de surcroît modeste - autant que le cépage maccabeu * (cuvée Civale) qui nous donne un petit blanc qui ne se hausse pas du col - il méritait bien ce beau billet.
    Il y a lieu peut-être d'ajouter que la cuvée du Casot - notamment dans son édition 2006 - est un pur vin de bonheur. (j'aime plus encore le 2008, certes encore un peu fermé mais qui a mon avis est promis à un bel avenir)
    Bon c'est pas le tout d'encenser, encore faut-il maintenant passer commande...
    Et t'as oublié aussi, Vincent, l'Eglise, qui est l'entrée de gamme, celui dont on dit habituellement qu'il réconcilie avec la religion... la religion du vin évidemment!

    ((*) voir les Rencontres des Cépages Modestes qui ont lieu chaque année à Saint Come d'Olt)

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  2. Merci, Mémé Cad et – plus encore – Vincent. Je tombe des nues et atterris ... sur mon cul. Un lendemain d’Ascension, c’est pas de chance ! Je ne suis pas humble, hélas, et beaucoup me trouvent même arrogant, moins toutefois qu’avant 6 années de psychanalyse entreprise juste avant de « faire vigneron » comme d’autres « font comédien ».
    Le billet est splendide et ... justifié. Non, ne vous méprenez pas, ce n’est pas moi qui mériterait l’appréciation flatteuse que j’ai lue ici, mais les raisins de cette parcelle sont incroyablement savoureux, très sains et ils fermentent « tous seuls ». Et, j’en conviens avec Vincent, cette Loute 2011 est une bouteille de rêve. Toutefois, c’est le secteur du col de la Dona qu’il faut louanger. Moi, je me suis limité à faire ce que mes « maîtres » m’ont montré, sans le savoir : Achille Pascal (La Galantin, Bandol), Jean Gardiés (Vingrau), André Parcé (Dom. du Mas Blanc, Banyuls), Robert Michel (puis Thierry Allemand, Cornas), Dirk Niepoort (vallée du Douro), André Dubosc (Saint-Mont), Léonard Humbrecht (Wintzenheim), Egon Müller (Wiltingen), Carl von Schubert (Maximin Grünhaus, Mertesdorf) ... C’est en les entendant, en buvant leurs vins (++++), en regardant et, pour certains, en ayant la chance d’être au chai ou à la vigne avec eux pendant quelques jours, que j’ai réalisé ce que je souhaitais faire avec les raisins, et comment. Je ne crois pas trop aux écoles, mais bien à l’instruction et au savoir. Les « bons » n’enseignent pas, ils font. Ou alors ils enseignent par l’exemple. Pourtant, je n’ai quitté moi-même définitivement les bancs qu’à l’âge de 30 ans. Que de temps perdu ... et je ne cours pas à sa recherche ! Merci encore, M’sieur Pousson, ça fait plaisir.

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  3. garcias rodolphe15 mai 2013 à 20:30

    Vincent Pousson c'est mon guide Hachette/Michelin/Bettane à lui stout seul.....j'ai gouté la cuisine kaiseki du wagokoro, je me suis déplacé à la cantine asiatique à côté du temple bouddhiste aux olympiades, j'ai me suis léché les babines avec les bombas maricas de la cova fumada, j'ai visité Gigi la belle mère de Damien Coquelet, j'ai emprunté les routes sinueuses qui ménent à Embres et Castelmaure........et je vais aller chez coume major.....mais avoir besoin de Monsieur Pousson
    pour aller visiter un domaine qui est à 15 kms de chez moi...je sais pas pourquoi, j'ai un peu honte.....

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    1. Il n'y a pas de honte, Rodolphe, j'ai moi-même mis beaucoup trop de temps pour découvrir les vins de Luc Charlier!

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    2. Bon dia, Rodolphe.
      Ho-huuuue que tu habites près de chez moi.
      En même temps, j’ai pas été trop achurit pour me faire connaître par ici. Il suffit de faire le 04.68.51.84.83 et de prendre RV (je suis seul sur l’exploitation). Pas de caviste en France.
      Vins à La Galinette, Don Quichotte (Canet), Auberge du Cellier (Montner), Loges du jardin d’Aymeric (Clara), Jardins du Cèdre (Port-Vendres), Au Cayrou et Bartavelle (Argelès), Hôtel Planes (Saillagouse) ... Donc, il y a moyen de nous goûter quand même, et chez de vrais pros.

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  4. Rodolphe Garcias27 mai 2013 à 21:39

    Bon Dia Coume Majou,

    Il me semble que j'avais vu une de tes bouteilles aux caves du Roussillon, il n' y a pas si longtemps que ça. Je constate que tu es implanté dans les restos que j'aime bien...galinette, montner, aymeric, bartavelle, planes. Mais je préfère déguster directement avec le producteur...et puis t'es pas très loin , hein ?
    Donc, si je trouve une place cette semaine je viendrais...et je passerai un coup de fil avant...
    Fins aviat...

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